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Nouvelles du front (32)

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Affiche du film

Mes lunettes magiques (Affiche du film « The look of silence »)

Je n’ai pas écrit ici depuis la rentrée… la tête ailleurs, occupée que je suis à tenter de calmer ma colère et de trouver la juste réponse à une situation qui me paraît totalement indigne. A essayer de chausser les lunettes qui pourraient m’aider à voir la vie professionnelle en rose.

Après une première semaine sans étudiants, semaine au cours de laquelle, finalement, les collègues n’ont pas repeint les salles de cours, le chef s’est démené pour trouver, au sein de l’organigramme opaque des interlocuteurs responsables, quelqu’un qui l’écoute (ah, non, ce n’est pas monsieur Tartempion, mais monsieur Machin qu’il faut voir… ah bon, il est en congé ?… alors allez voir Chose…) : on lui finalement a promis la peinture des locaux.
Les autres collègues étaient très contents d’obtenir satisfaction, et ont commencé à envisager des éléments de déco pour égayer les murs la semaine suivante.
Lors de la « seconde rentrée », eh bien, tout était, bien sûr, en l’état, la même saleté, les mêmes murs écaillés, le même manque criant de conditions de sécurité minimum et de matériel.

ça donne envie, non ?

Évidemment, personne n’avait demandé d’assurance concernant la date de réalisation des travaux !

Nous avons fini par redémarrer les cours, histoire de ne pas déserter totalement, en bricolant du n’importe quoi avec des bouts de ficelle (exemple, un cours d’écoute sans écoute – ça, c’est du conceptuel ou je ne m’y connais pas). J’ai hésité à mettre mon nez de clown, puis j’ai lâché l’affaire.

Gaston Chaissac

Gaston Chaissac

Le premier matin, je vais satisfaire un besoin naturel dans les toilettes les plus proches : odeur pestilentielle, sol souillé, pas de papier – des toilettes de tiers monde (remarque idiote : dans le tiers monde, souvent, c’est un lieu remarquablement propre et bien tenu).
En sortant de là pour regagner notre joyeux vide sanitaire délabré et insalubre, je passe par un hall : une télé y est accrochée, qui diffuse pour personne les images glacées d’un futur aseptisé et moderne, la fac qui nous attend je ne sais quand.
Outre le décalage qui me semble assez hallucinant entre la réalité vécue et celle à venir, dont nos dirigeants, en regardant soigneusement ailleurs, s’emploient à nous vanter le merveilleux, à grand coup de vidéos inutiles et coûteuses, je me demande comment ces lieux froids et bétonnés, dans lesquels on ne peut que passer, indifférent, peuvent faire envie.
Pour moi, une fac, c’est un lieu de culture, de pensée, de vie, de rapports, d’échanges, de chaleur, un lieu où ça bruisse, où ça rit, pas une vitrine clinquante et léchée dont la visibilité est une e-boutique.
Ce qu’on me montre pour me faire rêver me ferait plutôt cauchemarder.

Je retrouve mes étudiants et leur exprime mon malaise devant la façon dont nous sommes traités (eux et nous), et piégés dans une situation scandaleuse dont tout le monde se contrefout totalement.
Tout se dégrade, et on fait comme si tout allait pour le mieux. Chacun a ses raisons, sans doute, pour réagir comme ça.
Moi, je n’y parviens pas. Alors, je l’ouvre ! En parlant de mon ressenti d’être humain, et de prof.

We are not in the news (Sergio Albiac)

We are not in the news
(Sergio Albiac)

Ils me répondent, avec reconnaissance, que ça leur fait du bien de m’entendre dire ce que je dis, parce qu’ils sont confrontés, depuis le début du semestre, à des profs qui se taisent, faisant comme si la situation était normale.
Ils me parlent avec gravité de la façon dont ils se sentent méprisés, niés, rejetés parce « qu’improductifs ». Comment ils sont en marge du monde tel qu’il va, et comment, d’une certaine façon, cela les stupéfie.
Ils ont l’idée de faire une AG pendant mon cours. J’accepte, et j’y assiste.
Au premier rang, un nouveau qui arbore un tatouage sur le bras, un trompe-l’œil de bras coupé qui me met un peu mal à l’aise.
Mais finalement pas autant que le reste de l’environnement.

Je suis épatée par leur sens de l’organisation, par leur rapidité à réagir, à proposer des solutions inventives, festives. Par leur gaieté, leur énergie. Et par la maturité de certains qui, l’an dernier encore, étaient plutôt à ranger dans la catégorie « gentils bisounours ».
Cette année, dans la filière pédago, les mêmes (ex bisounours) ont résumé la calamiteuse réforme du collège, sur laquelle je leur avais demandé de se pencher, par une formule « comment aider les élèves à ne rien apprendre », qui me semble bien vue, et montre qu’on ne la leur fait déjà plus.

De l’AG, il ressort d’abord que leur but premier n’est pas de contester, juste de faire en sorte qu’on les entende, et qu’on leur reconnaisse une existence. Ce qui est loin d’être gagné !
Ils dressent une liste impressionnante de ce qui ne va pas, liste au milieu de laquelle trois lettres me font rire – jaune (c’est toujours ça de pris dans ces journées qui ne me donnent aucune envie de même sourire) : il s’agit des problèmes d’IJN.

DSC_9513Je demande de quoi il s’agit (mais nul doute que vous, vous avez déchiffré sans problème !), l’étudiant me répond qu’il l’écrit ainsi parce qu’il n’a aucune idée de l’orthographe de ce mot. Il demande de l’aide aux autres… une seule le sait !
Ils parlent aussi d’aller rencontrer un des responsables : comme je ne connais pas son nom, ils écrivent : « aller voir intel ». Peut-être le prénom de Igent ?
Je souris en moi-même, on allège la mule comme on peut !

Ce n’est plus la génération (la mienne) qui demandait l’impossible : ils se censurent même quand ils pensent que « ce n’est même pas la peine d’espérer telle chose ».
Il y a un curieux mélange, chez eux, de réalisme et de virtuel.

Trois jours après, un « cravaté » (dénomination donnée par les étudiants) passe la tête par la porte d’une salle. Je pense qu’il a entendu parler par la bande de l’initiative des étudiants (qui menacent d’informer la presse). Il se hâte de dire que tout sera régularisé fin novembre.
Du coup, là où, dans ma génération, on aurait tout fait péter, les étudiants remisent calmement leurs courriers et les actions prévues en attendant la fin novembre, si rien ne s’est passé jusque-là.
Ça me rappelle Chirac répondant à un journaliste que les promesses n’engagent que ceux qui les croient (ou quelque chose d’approchant), mais je range mon pessimisme dans ma boîte sans en parler.

En sortant de la fac, ce jour-là, je tombe sur un article évoquant le dernier rapport de la Cour des Comptes, qui trouve que les lycéens coûtent trop cher à la société. La Cour propose de réduire le nombre d’options qui leur sont proposées pour faire des économies.
Quand va-t-on sortir de cette ignoble logique comptable qui, seule, sévit dans le monde libéral, qui considère les individus comme des parts de marché, et qui justifie toutes les régressions ?

La semaine dernière, lorsque j’arrive, je demande si quelque chose a changé dans les locaux.
Oui, oui, me disent-ils, venez voir, m’dame ! on nous a amené une poubelle en plastique (je la retourne et vois une étiquette : 3€15. Bel effort !).
Et jeudi 2 octobre (la rentrée était le 3 septembre), une de nos salles a été, pour la première fois, balayée.

Elle est pas belle, la vie ?

©Bleufushia

9 réflexions sur “Nouvelles du front (32)

  1. Etat des lieux impressionnant bien loin des discours officiels lénifiants et pontifiant sur « les filières d’excellence » , l’autonomie budgétaire des universités et autres charlataneries. Courage!

    • En effet !
      Je lisais l’autre jour un article paru dans le journal local, à l’initiative des étudiants du campus lettres. Le doyen, interrogé, disait qu’il ne comprenait pas, parce qu’il n’avait eu que quelques très vagues échos de la situation (évidemment, il sortirait de son bureau de temps à autre, peut-être qu’il verrait la réalité.
      Ca me rappelle la visite du chantier de la fac, en juin, par le chef de chantier (enfin, je ne sais pas comment on l’appelle, le boss, quoi) qui a lâché : « ah oui, ça fait un peu de bruit, quand même » !!

  2. Et ils nous bassinent avec « l’excellence »!
    Cyniques qui s’en mettent plein les poches, c’est tout !
    T’as le moral, dis donc, de vivre ça sans sortir une kalasch !

  3. Merci de nous faire entrer dans le quotidien « réel », derrière tous les mensonges déversés par les « communiquants » avec leur langue de bois.
    Mais ouche, c’est tristement édifiant.
    Courage à toi.

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