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Kafka pas mort (31)

9 Commentaires

Vlado Martek : Lieber Kafka (Zagreb, 1996)

Je travaille dans un lieu merveilleux.
J’ai une chance inouïe.
Et j’ai même deux fois de la chance : je devrais être déjà au travail, et je suis encore chez moi à me la couler douce.
Comment se fait-ce, direz-vous ? comment peut-elle, cette feignasse, se prélasser dans son sofa alors que les populations laborieuses, dont elle fait théoriquement encore partie, ont déjà repris le flambeau ?
Si vous vous rappelez les épisodes précédents, le lieu merveilleux est actuellement en travaux. De façon à en faire un lieu superlativement merveilleux.

Pour l’instant, nous sommes comme qui dirait dans l’entre-deux.

Entre merveilleux et méga-trop-top-merveilleux-que-le-monde-entier-nous-envie, j’hésite à qualifier la catégorie du moment.

Tous les arbres du campus ont été coupés pendant l’été, pour y mettre du béton à la place, les chemins de circulation sont éventrés, il y a du bruit, de la poussière, des camions, des karchers au sable (en termes de décibels, c’est pas triste), des passerelles branlantes pour se déplacer entre les palissades, des marteaux-piqueurs, des camions, les lieux sont éclatés entre différents campus, et il faut apprendre à trouver ses marques entre deux algecos anonymes disséminés là où il restait encore de la place.
Par bonheur, un algeco, c’est vraiment petit. Y en a même qui ont trouvé leur place sous les bretelles d’autoroute.

Nous (mon département) avons dû déménager, parce que la tranche de travaux attaque nos salles habituelles.
Au mois de juillet, nous avons rempli des cartons : nous avions des consignes, comme jeter au maximum, pour voyager léger, étiqueter tous les objets. Je ne vous dis pas tout ce qui est parti à la benne (y compris du matériel neuf).
Pendant les vacances, le déménagement devait avoir lieu, pris en charge par l’entreprise qui mène le (juteux, je pense) chantier.
Il n’était pas question explicitement de réaménagement, mais perso, je n’avais aucun doute, et je m’imaginais arriver pour la rentrée, monter les marches sur un tapis rouge, et commencer à ouvrir avec délicatesse, mais célérité, les vannes de mon immense savoir en direction de têtes blondes et brunes avides d’en apprendre toujours un peu plus.

Un élément qui faisait que je n’avais aucun doute, c’était la date de la rentrée, qui a été avancée par la gouvernance (mais non, pas la gouvernante, vous faites un lapsus – dont je me demande soudain s’il a un petit nom quand il n’est ni linguae ni calami, mais oculi – la gouvernance ! ce nom, personnellement, me débecte. Normalement, si j’étais bien soumise et respectueuse, je lui mettrais une majuscule, mais en l’occurrence, elle peut toujours courir).
Si la rentrée est plus tôt que d’ordinaire, me disais-je dans ma ford intérieure, c’est que tout va être prêt. Logique, non ?
… Alors… ??? … à votre avis ?…

Vendredi dernier, j’avais pré-rentrée.
Sur le chemin, j’ai constaté deux trois trucs un peu zarbis, comme le secrétariat pour les étudiants et les profs interdit aux étudiants, par exemple (consignes de sécurité, qui ne touchent qu’une partie de la population : ça doit être que nous, on est des coriaces ! on craint degun, comme on dit chez moi ! c’était quoi la blague, déjà, ah, oui, les Horaces et les Coriaces… ha ha ha ! une que les jeunes générations privées au collège de latin et de grec ne comprendront plus, je pense !).
Ou l’accès aux toilettes qui n’est plus franchement un service de proximité… va falloir faire minimum 5 minutes de marche au milieu des espaces extérieurs riants pour arriver à bon port.

Heureusement que je vis dans un pays où jamais il ne pleut.

Plus je m’approchais, plus le trajet était drôle, comme quand on jouait au labyrinthe dans les revues pour gamins : tu prends ce chemin, il est tortueux, et à deux mètres de l’arrivée, barrière ! mince, c’était pas par là. Tu en reprends un autre, là, ça va passer, tu en es certain… ah, une porte fermée à clé. Tu recommences, et tu finis par arriver. Super !

Les étudiants sont là. Parmi eux, des étudiants inconnus : je les aborde.
Erasmus. Des allemands.
Je pense à l’état des universités grecques, et de la Grèce dans son ensemble, et, même s’ils n’y sont pour rien, les pauvres, je me dis qu’ils vont respirer quelque chose qui ressemble un peu au tiers monde, de près, sans même aller là-bas !
Ils ont l’air effarouché, et regardent autour d’eux sans rien dire.
Les autres, que je connais déjà, ont déjà commencé à s’accoutumer l’an dernier. Ils ont l’air rigolard. Teinté d’une certaine nervosité. Beaucoup me font des commentaires lorsque je passe à côté d’eux.

Le chef est allé chercher les clés des salles.

un aperçu d'un bout de salle

un aperçu d’un bout de salle

Il revient un peu dépité : il n’y a qu’une seule clé par salle (et nous sommes une trentaine d’enseignants à nous y succéder), et ce sont des clés d’un modèle qui ne se (re)fait plus. Faudrait s’organiser pour aller les stocker dans l’algéco du secrétaire, mais ça veut dire qu’il ne peut pas manquer, ou qu’on ne peut pas travailler en dehors de ses heures de présence.
Non, y a qu’à changer les barillets et faire faire des clés pour tout le monde.
Le chef, ce rabat-joie, nous rappelle qu’on n’a pas un kopeck.

On rentre dans les nouveaux locaux qui nous ont été affectés : ils sont construits dans un vide sanitaire, et étaient occupés par une autre formation depuis trente ans.
Les salles sont trop petites et nous ont été « vendues » avec des contenances à l’évidence optimistes (par exemple comme des salles à capacité de 60 alors qu’avec 40, on sera déjà dans un état de non sécurité intolérable – outre l’état de sardine).

Il y fait sombre, les lieux sont insalubres : comme c’était humide, ils avaient recouvert les murs avec du liège collé, qui se décolle, laissant entrevoir tout un monde animal qui grouille dessous.

Cucaracha (pero no pueden salir) Site elmattec.podbean.com

Cucaracha (pero no pueden salir)
Site elmattec.podbean.com

Les chauffages sont hors d’usage (ah, tiens, c’est peut-être pour ça qu’on va serrer les étudiants : ils auront plus chaud !).
Les peintures – là où le liège ne sévit pas – ont trente ans, et le ménage n’a pas été fait depuis le siècle dernier.
Et, ô merveille, les salles sont vides. Le déménagement n’a pas été fait, le mobilier a été stocké on croit savoir où (ah, mince, on a perdu un piano, introuvable), et c’est à nous de déménager, d’aménager, de nettoyer, de peindre, de rendre acceptable quelque chose qui ne l’est pas.
Mes collègues sont des gens formidables. Ils commencent à envisager qui va acheter des spots, qui va amener une perceuse, qui s’y connaît en électricité, qui peut amener des balais…
Les étudiants sont aussi formidables, ils proposent d’aller jouer dans les rues pour gagner quelques sous, pendant que la rentrée ne peut pas avoir lieu, pour acheter le strict nécessaire dont nous avons besoin.

Au passage, je m’étonne du changement de mentalité : on ne conteste plus, on met la main à la pâte pour améliorer l’insupportable. L’époque n’est plus politique, les réflexes ont bien changé.

Moi, je ne suis pas formidable du tout.
Je refuse de me substituer à une institution qui ne prend pas ses responsabilités. Je ne veux pas faire d’efforts pour faire semblant que la situation est normale.
Je dis que ce n’est pas à nous de faire ça (et encore moins aux étudiants).

Je refuse de collaborer.
Je m’enfonce dans mon état de dinosaure politisé.
Je propose qu’on fasse venir l’inspection du travail, la presse, qu’on en appelle à Médiapart, et qu’on montre ce que recouvre « l’excellence » dont se repaît, dans ses discours, la gouvernance.
Je suis atterrée du sort qu’on réserve aux jeunes, et j’en ai ma claque de faire semblant que c’est bien.
Les collègues trouvent que je n’ai pas la positive attitude.

« Interdit de nager dans le passé » (port de la Ciotat)
©Bleufushia

Et ils décident de retarder la rentrée d’une semaine pendant laquelle ils vont s’agiter pour améliorer les apparences.

Je discute avec des collègues d’autres départements, et découvre que tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Certains sont comme nous (par exemple, la section cinéma qui a aménagé dans des locaux sans électricité, et qui a perdu, dans la première phase du déménagement, une télé grand format), mais d’autres sont presque contents.
Cela dit, comme le campus est total « explosé », l’avantage, pour les dirigeants, c’est qu’on ne rencontre plus les collègues, et que, si on les croise sur une passerelle, on va passer notre chemin à cause du bruit et de la poussière.

Bon, je ne vais pas tout vous raconter d’un coup, ni le problème des parkings, ni l’augmentation des frais d’inscription (doublés), ni la disparition des bibliothèques de section, et du matériel audio-visuel qui est maintenant banalisé et qu’il faut aller chercher à perpette les olivettes (j’adore cette expression surannée), ni les collègues qui s’accommodent de l’idée de se trimballer désormais tout le matériel nécessaire tous les jours (les salles deviennent sous-équipées, et nous, les profs, on est encouragés à amener personnellement ce qu’il faut pour fonctionner), ni…

Allez, je vous en raconte une dernière.

Une étudiante vient nous voir. Elle nous demande de l’aide.
En nous signalant que, dans sa promo, ceux qu’elle connaît sont dans le même cas qu’elle (dont certains étrangers à visa).
Elle doit, pour pouvoir avoir une chambre en cité et sa bourse, fournir un certificat de scolarité.
Certificat à fournir, dernier délai, le 7 septembre.
Lorsqu’elle a voulu s’inscrire – la procédure, nouvelle et informatisée, était possible le 16 août – le serveur ne fonctionnait pas. Le 24 août, vous pourrez. Le 24 août… vous pourrez le 7 septembre. Le 7 septembre… ? (je n’en sais rien).
Un peu inquiète, elle finit par trouver un numéro de téléphone du service de la scolarité, et ce numéro finit par répondre. Elle explique son cas, et demande comment ça va se passer.
On lui dit que le 7, elle pourra s’inscrire pour un rendez-vous en direct qui, seul, lui permettra de finaliser son inscription.
Au cours de ce rendez-vous (pas avant le 21 septembre, si elle est dans les premières à s’inscrire par internet), elle devra fournir la preuve qu’elle a eu le diplôme précédent, sous forme de relevé de notes.
C’est le service de la scolarité qui fournit ce papier que, par ailleurs, il exige.
Or, il ne l’a pas fourni (pour cause de déménagement et de panique totale, de burn out d’une grande partie du personnel).
La fille signale qu’elle n’a pas ce papier, et qu’elle souhaiterait qu’on puisse le fournir pour qu’elle puisse le présenter.
Il lui est répondu qu’elle doit fournir ce papier, un point, c’est tout, sinon, on ne peut pas l’inscrire.

En l’écoutant, je repensais à Kafka.
Que, je crois, cette étudiante-là n’a pas lu.

Mais les références culturelles, je me demande si ça aide vraiment, au bout du compte.

©Bleufushia

Pour ceux que ce sujet intéresse, j’avais commencé à en parler avant l’été, dans un autre article :
https://bleufushia.wordpress.com/2015/06/27/e-la-nave-va-29/

9 réflexions sur “Kafka pas mort (31)

    • ça va aller dans la mesure où c’est ma dernière année de boulot. Mais le foutage de gueule est vraiment à un niveau qui me semble très représentatif de la façon dont les gouvernements conçoivent la culture et l’éducation des jeunes.

  1. En effet, tu nages dans le passé, ma pauvre fille : politisée, je le subodore, mais dinosaure, j’en suis certaine, et d’une bien belle espèce !
    J’adore ta photo, au passage.
    L’article paraît exagéré, mais je suis sûre qu’il est un reflet de la réalité (une bien triste réalité au demeurant !).

  2. Si si ça aide, je crois (les références), ça permet de prendre du recul, non ?

  3. Tu sais que tu m’as bien bien bien foutu les boules ? Peut-être les boules Kiès, ou les boules de pétanque ? J’œuvre tout en bas de l’échelle de l’éducation nationale et je constate comme toi, que cette échelle est délabrée, qu’on n’y grimpe plus depuis un bon moment. L’avantage pour moi, c’est que doit faire une bonne quinzaine d’années qu’il en est ainsi… le temps qu’il a fallu pour que ça atteigne les derniers barreaux. Courage, libère-toi de tout cela, aspire à une liberté, choisis ce que toi tu veux faire, ce que tu veux donner, j’aime tes mots bleus.

    • Merci, toi !
      Je suis en train de faire un travail sur moi en ce sens-là : me concentrer sur le positif possible dans la situation et le mettre en oeuvre, le cultiver…
      Mais l’état de l’EN dans son ensemble, c’est l’horreur !

  4. Quel état des lieux ! je craquerais aussi à ta place. Et à celles des jeunes que l’institution traite comme des chiens !

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