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Décal’âge – le récit désabusé d’Ana Cro (21)

15 Commentaires

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Tutti frutti girl (Cristina Otero)

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais on est rarement de la même génération que ceux qui ont 40 ans de moins que vous.
C’est une conclusion qui fait son chemin petit à petit dans ma caboche, à observer le microcosme qui évolue sous mes yeux dans le cadre de mon boulot.
Évidemment, vu de mon bout de lorgnette de vieille croûtonne, j’ai tendance à penser que c’était (souvent) mieux avant, et qu’on n’est définitivement pas sérieux quand on a 17 ans.
Mais en fait, ce n’est pas réellement ça la question : c’est plutôt que c’était différent, et plus simple autrefois.
Si je prends la musique, ben, d’un côté, il y avait les musiques savantes, de l’autre, les musiques populaires chics (avec différentes sous-catégories).
Puis se sont rajoutées des variantes, style rock / pop.

Là, on suivait encore fastoche.
Ensuite est venue l’ère des mixités improbables, des branches mutantes… et ça a commencé à devenir sacrément compliqué (quand on a un travail de transmission et d’éducation à faire dans ce domaine-là, j’entends) : entre le rock choucroute (Krautrock) et le Death rock, le post hardcore et le gipsy punk, et j’en passe, y a de quoi se faire des cheveux.
Maintenant, c’est, de plus en plus, un gigantesque méli-mélo, une salade de fruits (jolie jolie jolie), un tutti frutti intégral, dans lequel me semble percer cependant une tendance nouvelle qui éclipse en partie les autres (et me laisse, au passage, un peu pantoise).
Mais à bien y regarder, peut-être que ça a un rapport avec le « nintendocore » … et que, simplement, je ne l’avais pas vu venir.

Mais que je vous narre quelques instants volés au quotidien, pour que vous compreniez ce dont je subodore l’avènement (j’ai employé il y a deux jours le verbe subodorer avec le gars du fond, celui qui a un ti shirt Nirvana et un pantalon de jogging trois bandes, il m’a regardé comme si j’étais une martienne – d’ailleurs, je suis de plus en plus amenée à un boulot de traduction martien / français, et je commence à m’y habituer).
A bien le regarder, d’ailleurs, ce verbe, je me dis qu’il est quand même bizarre (l’aurait pas l’étymologie un poil bâtarde, celui-là aussi? – « Sous l’odeur » la plage ?)
Bon, je verrai ça une autre fois. J’arrête de digresser.

♣ C’est la pause entre deux cours. Je suis dans ma salle, les jeunes sont sortis dans le couloir, et je prête une attention flottante aux bouts de conversation que je capte.
– Tu viendrais pas chez moi samedi ? Y a Jules qui est revenu des States. Tu verrais, il est taille de trop swag !
– Non, je ne suis pas libre.
– Ah bon, qu’est-ce que tu fais ?
– Je joue à la console.
– Tu joues avec des potes ?
– Non, je joue tout seul.
J’ai reconnu la voix de P.
Je sais qu’il est un peu plus âgé que la moyenne des étudiants.
Il va avoir 27 ans dans un mois, je le vérifie sur le listing que j’ai par hasard sous les yeux. Je m’étonne, recompte. Oui, c’est ça, 27 ans.
Il y a quelques années, un sketch des Guignols avait popularisé le « j’peux pas, j’ai piscine ».
Mais le sport, le vrai, a depuis été remplacé par la wii, et je constate que maintenant, on dirait plutôt : « j’peux pas, j’ai console ».

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P. aussi est swag (je frime, parce que je suis allée chercher sur la toile ce que veut dire ce mot que je n’avais jamais entendu avant, et que même pas je vais partager avec vous ! Le parler djeuns, ça se mérite, non mais !)
Mais 27 ans, quand même, c’est pas un peu un âge périmé pour la console ? 
Ben non, j’en ai discuté avec eux, pour m’apercevoir que c’est le centre de leur vie à tous (du moins les spécimen mâles), mon échantillon allant jusqu’à 33 ans.
La console comme jeu, pourquoi pas… faut savoir rester jeune !

_origin_SWAG-12♣ Un autre jour, je passe une musique aux moyens.

Du jazz swing (la musique de leurs ancêtres – leurs ancêtres les gaulois ? – ouais, peut-être, enfin, on sait pas!).
Il faut vous dire qu’ils ont eu un cours d’histoire du jazz au premier semestre. Donc, ils baignent là-dedans comme des poissons dans l’eau.
Enfin, ils devraient, mais pour tout dire, le collègue qui leur délivre ce cours était un peu démoralisé au sortir de l’examen, par l’approximation de ce qui avait été compris et retenu. Il a fait une petite compilation des copies qu’il a lues (et il m’a autorisé à la publier ici).

Jugez vous-mêmes :
Avant 1917 (année de « fermetude » de « Port Saint-Louis du Rhône »), les « esclaves chantaient gaiement leur tristesse » et leur « liberté de penser librement » au « Congo square qui devient un port » à cette date. Après la « crise de 28 », les « orchestres de plusieurs musiciens » jouent « l’accompagnation » avec des « violent » et « ossi » des trompettistes comme « Dizzy Grilebsy » faisant preuve « d’animalité des souffles au vent », ce qui n’est pas sans rappeler un « procedet » du « ragtime, ce chant religieux » responsorial bien connu, « ce qu’on appelle des appelles ».

Bon, c’est pas totalement gagné ! Donc, je leur passe du jazz.
Là, je vois se dessiner un large sourire sur le visage de la fille au tutu.
– M’dame, elle est super, cette musique, ça me rappelle TROP Oggy et les Cafards !

Devant mon regard interrogatif, elle évoque avec enthousiasme un dessin animé de son enfance.
Mes enfants sont un peu plus vieux, et du coup, ma culture date : j’étais imbattable sur Goldorak (go !) ou Capitaine Flam (tu n’es pas de notre galaxiiiie, mais du fond de la nuiiiit), mais là, je cale. J’avoue mon ignorance.
Elle est toujours aussi gentille, et partageuse (elle trouve que l’éducation, c’est dans les deux sens, et elle a bien raison !) et elle veut me faire découvrir sa référence musicale. Elle dégaine son portable («attendez, j’ai la 4G, m’dame »), tapote, trouve le youTube qu’elle cherche, et fait écouter à tous le résultat.
Sa voisine (Pauline the best) écoute avec attention, mais s’écrie en plein milieu :
– Arghh, mais c’est pas la vraie version ! L’interprétation est nulle !
La fille au tutu ne s’attendait pas à ce coup en traître, elle est déconfite, elle rougit, bafouille que si, l’autre maintient que non.
Devant cette querelle esthétique inattendue, dans laquelle je ne peux apporter mon soutien à aucun des deux camps, je remercie pour la découverte (même dans une interprétation qui laisse à désirer) et je suggère qu’on revienne à la musique que je leur passais… l’épisode « cafardeux » est clos. J’ai du mal à ne pas sourire intérieurement.

C’est de plus en plus fréquent que les étudiants me citent des musiques de dessins animés, de pubs, des génériques télés, en association avec ce que je leur fais écouter.
Là où, il y a quelques années, les rapprochements étaient mozartiens, beethoveniens, schubertiens, là où les comparaisons mettaient en avant Ravel, Stravinski ou John Cage, j’ai droit maintenant, dans 95 pour cent des cas, à « ça me rappelle Star Wars (pour les plus vieux d’entre eux), ou Game of Thrones, Zelda, ou Final Fantasy ». Quand ce n’est pas La bicyclette excitée (Excitebike, pour les incultes).

Botticelli muppets (pas réussi à trouver le nom de l'artiste)

Botticelli / Muppets

On en est, il me semble, à la console comme ultime référent culturel. Et là, je me fais encore plus de cheveux que lorsque j’ai découvert l’existence du rock wagnérien.

♣ Dans la lignée de cette remarque, j’ai fait partie au mois de janvier du jury de l’épreuve instrumentale.
Les étudiants doivent jouer d’un instrument, et, si nous ne dispensons pas de cours d’instrument, nous testons chaque année leur degré de pratique.
Libre à eux de choisir l’oeuvre qu’ils veulent présenter, dans n’importe quel style. La seule contrainte est qu’outre nous la jouer, ils nous la présentent (sur un plan « musicologique », même flasque !), ainsi que les raisons de leur choix.
Depuis des années, au répertoire classique, jazz et parfois traditionnel se sont rajoutées, les publics évoluant, de plus en plus, des variantes de rock (metal, funk, noise et autre).
Cette année, j’ai eu la surprise de voir les « répertoires savants » réduits à peau de chagrin, et non seulement l’émergence de choix nouveaux, jamais entendus avant  – une épidémie d’extraits de musique de jeux vidéos – mais leur domination sur tout autre type de musique.
Les raisons invoquées étaient : « c’est joli et ça me rappelle trop la scène où le prince combat le méchant ».
La présentation « musicologique » était d’une flasquitude à l’assortie.

On a quand même réussi à savoir que les « effets sonores vidéoludiques », c’était le top. Et qu’ils n’avaient pas choisi du « screamo » (traduisez, une musique faite à base de hurlements), ce dont les jeunes se doutaient que ça pouvait déplaire à notre bande de racornis de la portugaise.
Sont trop gentils, ces jeunes…

Ça me rappelle que j’ai employé cette semaine, pour les besoins d’une explication, le terme « anachronique » : encéphalogramme plat en face. Personne n’avait l’air de comprendre ce mot compliqué. Un peu fatiguée à ce moment-là, j’ai donné un exemple : « La Joconde avec une montre, c’est anachronique ».
– Mais la Joconde a pas de montre, m’dame ! (encore Pauline)
– Ben, oui, justement…

bach_shades

Bach

Ben pour tout vous dire, mon diagnostic est que mes oreilles ont viré total anachronique : j’ai remarqué que, quand j’entends Oggy et les Cafards, je pense à Count Basie.
Vous croyez que c’est grave, docteur ?

©Bleufushia

PS si quelqu’un possède la version originale de Oggy et les Cafards, merci de bien vouloir me la communiquer

15 réflexions sur “Décal’âge – le récit désabusé d’Ana Cro (21)

  1. Ouais, je suis la première ! Yep yep !
    Plus sérieusement, ça laisse à penser, cet appauvrissement de la culture générale. D’après ce que tu en racontes, tu as l’air de vivre ça comme un phénomène plutôt récent…

  2. Au travers de ce récit désabusé, on s’instruit drôlement ! je suis allée chercher un certain nombre de définitions, et je découvre l’étendue de mon inculture moderne.
    Mais je partage tes inquiétudes : les cultures ne sont pas mises sur le même pied d’égalité, mais l’emporte haut la main quelque chose qui ressemble à un succédané de culture (bon, faudrait définir ce qu’est la culture, bien sûr, mais ça peut nous amener assez loin !).
    Les coups de projecteur que tu mets sur certains phénomènes m’intéressent beaucoup.

  3. sapristi, vu ton public à priori, je trouve ça complètement stupéfiant.

  4. https://www.youtube.com/watch?v=2apJXX46ce0 me semble correspondre au générique d’Oggy et les Cafards que je regardais il y a 15 ans.

  5. Cette génération se réfugie dans le virtuel, et le ludique, pour fuir le monde glauque qu’on leur laisse… ça se comprend, mais on les aimerait plus combattifs, non ?

  6. C’est assez étrange cette réflexion. Je suis moi même en licence de musicologie, (certainement pas dans la même fac), mais ça me parait étonnant, cette inculture. Dans ma petite promotion, les discutions peuvent être enrichissante, et peu importe la musique de prédilection de chacun, cela ne nous viendrait jamais à l’idée de baser notre culture sur les musiques de films ou de séries. Quant aux musiques de pub, ce sont en général des classiques, que tout le monde connait. Il serait tout à fait déplacé de déclarer ce genre de chose en classe. Bien sur, une grande majorité d’élève préfère la musique actuelle, et ce parce que les guitariste sont majoritaires. Et en effet, le répertoire actuel en guitare est très riche.
    Tout ça pour dire que je suis étonnée de la difference entre la culture perçue par le professeur et la culture de l’élève lui même. Bien sur, il y a énormément de choses qu’il nous faut apprendre, et c’est la raison même de cette licence, mais à coté de ça, toutes mes connaissances sont capables de référencer une dite musique à un genre, de rendre à Schubert ce qui est à Schubert, etc…

    • C’est la première année que je suis confrontée à ce phénomène-là (dans une fac qui ne pratique pas le tri à l’entrée, contrairement à certaines autres).
      Je ne prétends pas qu’il soit unanime : entre autres, je n’ai pas affaire aux étudiants qui sont à un bon niveau dans un conservatoire, parce qu’ils sont dans une filière spécifique, et qu’ils sont dispensés ou ne peuvent prendre les matières que j’enseigne. Mais il est assez massif pour me frapper. Pensant que j’étais touchée par la limite d’âge, je me suis ouverte de mes observations à des collègues jeunes, qui m’ont dit avoir constaté la même chose.
      Le phénomène est plus net en première année qu’en troisième (où il n’apparaît que très peu encore).
      Bien sûr, j’ai beaucoup d’étudiants guitaristes, et je pense que « leur » musique (souvent découverte au lycée), c’est ce qui a fait qu’ils sont venus en fac (souvent pensant à tort se perfectionner sur leur instrument) et qu’ils ne la partagent pas avec leurs profs (suite d’adolescence ?) – ou rarement.
      Qu’ils n’ont pas non plus, pour certains, une soif terrible d’en connaître d’autres. Il faudrait faire une enquête sur ce qu’ils cherchent à la fac. Pas certaine que ce soit la culture classique (je crois que beaucoup se font des idées et que la disparition massive des étudiants de première année en cours d’année a un rapport avec le décalage entre la demande et l’offre).
      Cependant, j’ai des contacts ouverts avec pas mal d’entre eux, et régulièrement, en écho à ce que je leur passe, ils me proposent des écoutes inconnues et intéressantes (la semaine dernière, par exemple, Igorrr).
      Mais c’est vrai que beaucoup sont autodidactes, qu’ils ont découvert la musique il y a peu, et qu’ils sont souvent dans le répertoire qu’ils aiment et jouent.
      En tout cas, à la suite de mes premiers étonnements, j’ai discuté pas mal avec les étudiants eux-mêmes sur le rapport à la console, et c’est un univers dans lequel ils passent beaucoup de temps et dans lequel ils fourmillent de références.
      Pour finir, je ne dis pas qu’ils ignorent Schubert, simplement ils ne me le citent pas spontanément, contrairement à ce que faisaient les étudiants il y a encore peu d’années.
      Ça vient aussi, peut-être, du fait que j’utilise beaucoup de musiques décalées assez récentes, que je blague avec eux, et qu’ils en rajoutent peut-être dans la blague, parce que j’en ris avec eux.
      N’empêche !La différence n’est peut-être pas dans la « culture perçue » par le prof, mais dans celle montrée par l’étudiant 🙂
      Les recrues récentes de la fac sont parfois inattendues : cette année, certains première année qui ne jouent d’aucun instrument, par exemple, et se sont montré étonnés qu’on le leur demande.
      Quant aux discussions intéressantes « classiques », je ne les signale pas, parce que c’est « habituel » : j’ai commencé cette chronique sur tout ce qui, depuis peu, m’étonne parce qu’inattendu.

      • Merci pour cette réponse rapide et développée 🙂
        Je suis en fait tout à fait d’accord. En première année de musicologie, il y a un écrémage assez important. J’ai même entendu, suite à la question « quel instrument pratiquez vous, et avec qui ? » une jeune fille répondre « je chante parfois, avec ma soeur ». Je suis même la première à m’étonner que des personnes n’ayant jamais pratiqué d’instrument se tournent vers la musicologie.
        Cela dit, si j’ai été étonnée par vos propos c’est parce que, faisans partie de la section « interprétation », c’est à dire en partenariat avec le conservatoire, j’ai pu observer que justement, nous nous reposions bien plus sur nos acquis. Ceux qui font partie de l’autre section m’ont apparu justement beaucoup plus appliqués à acquérir la culture que nous musiciens avions de part nos années de pratique.. Et justement, arrivés en l2, j’ai pu remarquer que nous étions facilement distancés. Mais toutes les promos sont différentes, et c’est sur que c’est intéressant de voir le point de vue du professeur 🙂

  7. Les promos sont en effet très différentes, et les individus très variés. Je cite ceux qui me font sourire et réfléchir particulièrement (ceux qui mettent en évidence la conscience subite d’être dans deux univers globalement distincts), pas forcément tous ceux qui me touchent et m’intéressent, et avec qui les échanges sont riches, chaleureux et colorés.
    Mais ce qui est encore plus varié, c’est les trajets personnels, dont la direction échappe à toute prédiction. Certains rockers purs et durs qui deviennent les chantres de la diversité, des classicos qui découvrent des lunes inattendues (pour ne parler que d’eux)… d’autres qui fuient (dont on croyait qu’ils allaient rester), d’autres qui s’accrochent alors qu’on les imaginait partir en courant.
    Les voies de la motivation et de la culture sont impénétrables.
    Disons que, cette année, les voies par lesquelles je peux oeuvrer à la transmission me semblent se heurter à des habitudes, des comportements nouveaux qui me déroutent un peu, que je n’avais pas repérés avant, et que mes moyens d’action me semblent tout à coup assez dérisoires (ce qui ne veut pas forcément dire qu’ils ne fonctionnent pas au demeurant).
    Bonne suite d’études à vous en tout cas.

  8. Une idée de cours pour tes étudiants gamers ;
    Ensuite tu vas voir comme ils vont te trouver trop swagg !

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