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L’ombre d’un doute (18)

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Yep ! c'est les vacances ! (à la plage, le 21 décembre)  ©Bleufushia

Yep ! c’est les vacances !
(à la plage, le 21 décembre)
©Bleufushia

C’était la dernière semaine avant les vacances.
La fin du premier « semestre » (je ne me suis jamais habituée à ce que les semestres aient trois mois, mais parfois, j’avoue trouver cela plutôt agréable).

Faut vous dire, je ne vous en ai pas causé sur le coup, mais j’ai passé un épisode un peu difficile avec les moyens.

Lassitude. Inappétence totale. Ras la casquette.
Je me suis sentie, tout d’un coup, comme « une truie qui doute ».

Non pas que je me sois transformée, d’un coup, en cochonne (mo)rose, n’ayez crainte. On ne va pas m’exposer au Salon de l’Agriculture non plus, et aucun président ne me flattera la croupe. Ma croupe, je la réserve à d’autres mains, plus douces et tendres.
Non, j’ai juste été atteinte du symptôme que Claude Duneton a décrit, dans le livre éponyme (si j’ose dire ainsi), symptôme qui l’a conduit à quitter le métier de prof.
Mais je n’ai pas été juste frôlée, non, plutôt touchée gravos, d’une « atteinte imprévue aussi bien que mortelle »…

« Une truie, c’est vorace. Ça vous avalerait le diable et son train… Si par hasard un jour elle rechigne, elle se détourne de son baquet, c’est que rien ne va plus. Une truie qui jeûne est une truie malade, elle file un mauvais coton…
Les profs non plus ne manquent pas d’appétit. Nous avons des boulimies tenaces, intellectuelles s’entend. Nous croquons les enfants tout crus… et puis un jour il vient des répugnances. Le malaise, dit-on, nous envahit. C’est que, pour enseigner, il faut avoir la foi. L’une ou l’autre, n’importe laquelle. Une foi qui écarte le doute sur le sens de la profession, Si on la perd, on est foutu.
C’est joli une truie. C’est plein de mamelles. Un prof aussi. Mais je suis comme une truie qui doute, je ne suis plus bon à rien. »
Moi, je ne vais pas arrêter maintenant, c’est trop tard.
Je n’ai pas l’intention de mourir non plus.
Alors, j’ai fait un truc que je n’avais jamais fait auparavant.

C’est sorti comme ça… depuis quelques années, j’ai tendance à m’exprimer lorsque je me sens mal, sans réfléchir outre mesure. Ne pas attendre, comme dit l’autre, d’avoir rempli sa collection de « timbres » pour la montrer, et de ce fait, être capable de la dévoiler sans péter un câble, c’est ce que je m’efforce d’appliquer, de plus en plus.
J’ai déclaré à la classe, tout de go (je ne m’y attendais pas moi-même une minute avant de le faire, je m’apprêtais seulement à faire cours, comme à l’ordinaire), que je n’avais plus envie de jouer avec le modus vivendi en usage jusque là, ni plus aucun désir de leur enseigner quoi que ce soit.

J’ai précisé (et c’est vrai) que je n’ai rien contre eux individuellement, mais que la façon qu’ils ont d’être en groupe, et de se comporter en classe, bien qu’elle me semble un résultat qu’on ne peut pas forcément leur imputer, me fatiguait dru.

Dru, j’ai dit dru, et vu l’incompréhension de certains à entendre cet adjectif incongru et obsolète.
Elle est quand même un peu zarbi, cette prof !
Malgré tout – je ne peux pas me mettre en grève non plus -, je leur ai demandé de réfléchir, en petits groupes, et de proposer des solutions :

– à moi : pour que je puisse tenter de leur enseigner quelque chose plutôt que de pisser dans un Stradivarius semaine après semaine (quelque chose comme un lieu et un dispositif dont nous puissions partager les règles) – solutions que je m’engageais à mettre en oeuvre s’il y en avait

– à eux-mêmes : pour que, par ailleurs, ils « se mettent enfin à faire des études ».
Aucun prof n’a jamais dû leur parler de la sorte, j’imagine, et mon bref discours a dépassé des espérances que je n’avais même pas en le prononçant.
La dernière formulation, entre autres, a fait tilt.
Ils ont pris la chose au sérieux, se sont concertés et concentrés une bonne demi-heure avant de me livrer leurs conclusions et analyses : un dispositif de cours intéressant, et une auto-critique en règle de leur attitude qu’ils ont qualifiée d’infantile, assortie de considérations pertinentes sur la façon dont ils pourraient tendre vers l’adulte, sur leur usage du téléphone portable et à propos de leur façon de communiquer entre eux.
Un début de règles… qui aurait pu le croire ?
J’en ai été scotchée.
note1Depuis, je n’ai pas totalement retrouvé l’appétit, mais l’atmosphère s’est réchauffée, incontestablement.
Ça s’est passé il y a un mois, et depuis, on bosse. Non moins incontestablement.

C’est quand même une nouvelle génération : ils papillonnent, zappent, rigolent, sont « trop cool » (lol, mdr), se cachent derrière des « capuches de ouech », sont un poil hyperactifs… mais ils sont gentils (ils n’ont jamais arrêté de l’être, au demeurant, et je n’ai jamais cessé de les considérer ainsi… c’est juste qu’on n’est pas toujours totalement sur la même planète !).

Mais là, faut comprendre, c’était la dernière semaine, et voir se profiler le repos, ça détend tout le monde.
Le beau gosse des « feux de l’amour » est venu en cours avec un bonnet de père noël qui clignote.

Du coup, j’ai à nouveau ouvert mes grandes oreilles (j’ai utilisé ce qu’un ami, en verve ce jour-là, a appellé mon « oeil de musicienne ») et j’en ai glané quelques unes qui m’ont fait sourire et que je vous fais partager.

Je vous les livre en vrac, petit bouquet de fête.

♥ On écoute du Telemann, un garçon au quatrième rang n’a pas compris le nom du compositeur (je ne l’avais pas écrit au tableau, mon dernier feutre de l’année était nase !).

Un autre, au troisième rang, le lui répète avant que je le fasse :
– C’est du Télémaque, mec !
(je me demande s’il n’a pas trop écouté de Rydan…)

♥ Un rasta qui bute sur le relevé d’un thème de Mozart (franchement, aussi, faire écouter du Mozart à un rasta, je reconnais que j’abuse) :
– Il est trop chelou, ce Mozart !

(l’odeur qui flotte autour de sa personne est aussi relativement cheloue, mais je n’en dis rien… on compare ce qui est comparable, hein. Quoi, si je kiffe Mozart ? ouais, too much !)

♥ Un bon étudiant que je félicite d’une prestation réussie et qui me répond, avec les mots et la voix d’un de mes collègues, une réplique dont j’apprends, après avoir éclaté de rire – l’imitation est parfaite -, que c’est lui qui leur a dit ça :

– Avant, je pateaugeais, maintenant, je suis trop fort !

♥ Un étudiant corse hilare, commentant le fait que son voisin connaisse tout d’un coup les bonnes réponses :

– M’dame, Romain, zavez vu,  il est en feu aujourd’hui !

♥ Un garçon aux allures sages, assis juste derrière le piano, et qui tout d’un coup se délure, à sa voisine (la fille au tutu) :
– Et si je mettais le « la » en antisèche dans le piano, pour l’exam (et il joint le geste à la parole, coinçant un papier sur lequel il a écrit « la » – il a vu que je l’ai entendu, on en rigole ensemble).

♥ Je parle de l’échelle musicale particulière d’un morceau… celui qui dort toujours ouvre un oeil, et témoignant d’un intérêt incroyable et subit pour les mystères de la vie, demande à sa voisine, une petite rousse à grosses lunettes de chat (qui, présentement, a un post it dans les cheveux, le sait et s’en fiche) :

– une échelle ? c’est quoi ?

A quoi elle lui répond, dans une logique qui m’étonne un peu (« elle déchire trop sa mère, l’image »), mais qu’il a l’air de comprendre parfaitement (j’ai vérifié après – les voies de la comprenette sont encore plus impénétrables que celles de l’autre)

– oui, un genre d’escalator, quoi !

♥ Une réplique, captée, sans avoir entendu ce qui a amené le grand timide sérieux du deuxième rang à la prononcer :

– L’essentiel, c’est le loto-suggestion !

(« 19, la St Fada » – le 19, c’est la date du jour ! Quant à la St Fada, allez savoir pourquoi ! – les chiffres « parlés », au loto, ça m’a toujours amusée)

fadacola♥ Un garçon, casquette à l’envers, grosse boucle d’oreille en pointe vert fluo, qui se la joue un peu banlieue, joue quelques notes à son pote sur sa guitare :

– ouech, là, t’entends, je le tchiens, le Tchube ! Bientôt dans les bacs, man !

J’en suis contente pour lui.
Comme je suis contente que les vacances soient là, simples et tranquilles.
– Allez, m’dame, passez de bonnes fêtes. Bisous ! A très bientôt !
Vous aussi, les jeunes… vous aussi… bonnes vacances !

©Bleufushia
PS En rédigeant ce billet, j’ai pris connaissance de la mort de Duneton, il y a déjà deux ans. Cela m’avait échappé et me cause de la peine. J’aimais bien cet homme.

9 réflexions sur “L’ombre d’un doute (18)

  1. Ta réaction a dû leur faire une impression assez inédite. Mais ce que tu racontes de leur réponse est plutôt encourageant, finalement.
    Quant aux différentes anecdotes, j’adore le loto suggestion. Tiens, je vais y jouer.
    Tant, ça rapporte 😛

  2. Oublié de te dire que la photo du gamin en bord de mer est juste sublime !

  3. Je l’ai lu il y a longtemps, ce livre, et il m’avait beaucoup plu.
    Je comprends que le fait que tu doutes, maintenant, en fin de carrière, doit te créer une sensation d’étrangeté !
    Mais tu as réagi de façon efficace (plus que de les engueuler, sûrement).
    Quant à l’existence de St Fada, elle est bien bonne, celle-là ! (j’adore, au passage, la façon dont tu associes des choses saugrenues à certains éléments, et ce faisant, comment tu nous en apprend de drôles !).
    Merci !
    Noémie a raison, cette photo est très belle : la grâce du mouvement dans cette lumière…

  4. Pas toujours fastoche, le métier de prof. Ça demande des réajustements constants. Je trouve bien que tu les fasses par la discussion et non par la morale. En les considérant comme des adultes capables de réfléchir et de prendre en main leurs actions, tu les fais grandir !

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