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Poussez mémé vers la sortie (16)

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Penceratops

Lili, as Penceratops

J’ai voulu, il y a fort longtemps, travailler dans le service public.
Suivant l’héritage de mon père, « Hussard noir de la République », je me suis engagée dans l’Éducation Nationale prioritairement parce que je croyais à l’éducation pour tous, à la laïcité et j’en passe (et pas à cause du salaire mirobolant et des vacances permanentes).
C’était un choix idéologique et j’y suis restée très attachée, comme à ce qu’on sent comme important, même si le monde alentour s’en détourne de plus en plus.

Je suis un peu bête, je crois. Et « passéiste ». Être fonctionnaire est quelque chose qui a eu du sens pour moi. Longtemps. Encore maintenant.
Je suis attentive, depuis des années, à la lente agonie du service public, agonie que je vis mal, au profit de ce qu’on nous présente comme le « progrès ». 
Le public, je ne sais pas si vous êtes au courant, on m’a dit récemment que c’est une notion totalement has been. Il n’est plus « très beaucoup » public, au demeurant. Dans aucun domaine.

Quant à moi, je fais partie d’une espèce en voie de disparition, le Dinosaurus Professorus Fonctionnarius Fossilus (de la famille des DPFF), responsable, paraît-il, de foutre en l’air le budget de l’université, parce qu’il est « infiniment beaucoup trop » payé et qu’il s’accroche bêtement à son boulot, au lieu de prendre une retraite qu’on lui interdit par ailleurs de prendre.

Ce mal a un nom, récent, c’est le GVT (Glissement Vieillesse Technicité), à ne pas confondre avec le TGV.
Non, nous, les dinos, on n’est pas des rapides, au contraire, on freine l’institution jusqu’à 2018, constituant même un « problème très important », ai-je lu dans le dernier compte-rendu du conseil technique de ma fac. Ça fait toujours plaisir.
Mon espèce est cependant destinée à être remplacée totalement, peu à peu (avec accélération exponentielle du mouvement de remplacement ces dernières années) par du moderne, du privé, du libéral, de l’efficace, de « l’excellent », et du très précaire.
Un certain nombre de têtes de noeud du ministère et des « gouvernances » d’université attendent donc qu’on se casse, qu’on dégage, en tapotant du pied par terre avec l’air un peu agacé.

Du balai, les vioques, surtout ceux qui la ramènent avec leur service public, leurs valeurs à l’ancienne et j’en passe ! Et qui se foutent comme de l’an quarante des critères de productivité…

Plusieurs choses récentes m’ont légèrement tirée de ma (relative) somnolence et donné envie de vous causer un peu de ce qui se passe au-delà des murs douillets de ma classe, celle où se déroule tant bien que mal la vie de Lili Ze Prof.

Parmi celles-ci, la diminution drastique, cette année, de ce qui restait de financement de l’état dans l’université. Et quand je dis drastique, ça l’est !
Exactement en même temps, on nous demande par exemple de créer de nouveaux diplômes « à moyens constants » – si vous suivez un peu ce que je vous raconte, le synonyme (secret) de « moyens constants » est donc « moyens en diminution ». Même s’il n’y a pas vraiment moyen de fonctionner. L’apparence (on a créé un diplôme) est ce qui compte dans la comm’. La réalité, en revanche, on s’en balance un peu.
Ça me rappelle cet étudiant qui me parlait cette semaine d’une musique à « progression montante plate », concept assez étrange si l’on y réfléchit.

Qui m’a remis en mémoire Alphonse Allais et son « sommet de la platitude ».
Ce que l’expérience nous enseigne ici, c’est que toute platitude tend irrésistiblement à descendre. C’est son destin, en quelque sorte.

Alphonse Allais - marche funèbre

Cet Alphonse, quel homme, quand même !

Parallèlement, « on » commence à recenser les formations dans lesquelles il y a moins de 15 étudiants. Parce qu’elles ne sont pas rentables.
Et à prôner qu’on remplace, à relativement court terme, nos cours en direct par des cours informatisés (et de ce fait, facilement délocalisables, partageables, gratuits de surcroît pour l’université qui les diffuse).
On se demande bien par quel hasard toutes ces choses merveilleuses arrivent en même temps, et dans quel but !
Vous ne voyez pas ?
Non ?
Moi, comme tout dinosaure, je me caractérise par mon mauvais esprit.
Mauvaise comme la gale, la vieille…
Et je crois que je vois.

C’est le moment qu’ont choisi des collègues d’autres facs (qui n’ont, étrangement pourtant, pas tous l’air de la même espèce en voie de disparition que moi) pour ouvrir un blog fait d’analyses et de reportages photos sur l’université en ruine (http://universiteenruines.tumblr.com), racontant la grande misère au quotidien de toutes les facs – pas de chauffage, pas d’argent pour réparer le chauffage – locaux vétustes et j’en passe.

Un site instructif s’il en est.

Ça m’a donné envie de verser une petite pierre au dossier.
Mon université est actuellement en travaux. Elle a obtenu de faire partie du Plan Campus, une largesse attribuée par Pécresse, au moment des luttes contre la mise en place de l’université-tout-libéral, aux universités qui avaient « collaboré » en étouffant la contestation.
Faut dire que le bâtiment est en très mauvais état depuis fort longtemps, mais je doute qu’il ait pu obtenir la moindre réparation hors de ce contexte.
A l’époque des grandes grèves contre la LRU (loi qui donnait leur autonomie aux universités), des étudiants de la mienne avaient réalisé en une demi-heure les photos d’un montage dont je vous mets le lien.


Joli, non ?
Mais revenons à nos jours : ce dont je doute aussi (mais ça, c’est la vipère qui réagit ainsi), c’est qu’on réintègre l’intégralité des locaux à la fin des travaux.

Voyez, entre temps, il y aura moins de diplômes, plus d’internet, moins de profs, moins de formations, moins de personnels… et des locaux qui seront dégagés, de ce fait, et qu’on pourrait louer – parce que la loi LRU les a offerts à chaque université (pour les louer, les vendre, ou en faire ce qu’elle désire).

Ça serait en tout cas infiniment plus intéressant et rentable que d’y « stocker », je ne sais pas moi, du grec ancien ou autres fadaises. Vous en conviendrez aisément, je pense. Il faut préciser que je travaille au sein d’une fac de lettres, qui compte beaucoup d’improductifs notoires, sans aucune utilité pour la société. La honte soit sur nous.
Les travaux ont débuté par la coupe des arbres du campus, assez nombreux, d’espèces variées. Vous comprenez, le temps des travaux, il faut de la place pour se garer. Il nous est promis qu’on en replantera un jour. Comme ça, on est heureux…

Ce que je vais vous raconter date d’il y a quelques années. La photo que je vous poste pour illustrer mon histoire a été prise, elle, il y a deux jours. Toute ressemblance entre le passé et le présent n’est pas totalement fortuite.

L’anecdote que je m’apprête à vous narrer est très représentative, à mon sens, de ce qui se passe depuis que la loi est passée et que l’autonomie se met peu à peu en place, et je pourrais vous en raconter d’autres dans le même genre.

Un jour où je faisais cours, j’entends du bruit contre la porte de ma salle. J’ouvre et tombe sur un des ouvriers peintres de la fac (personnel remplacé de plus en plus, maintenant, par des appels à des entreprises privées), peintre que je connais depuis longtemps.
Je remarque tout de suite qu’il a l’air fort déprimé, ce qui n’est pas habituel (c’est un homme enjoué d’ordinaire).
Il a un rouleau de scotch à la main et est en train de délimiter un carré.
Je l’interroge du regard.
D’une voix abattue, il m’explique qu’il a été chargé de repeindre ma porte. Il m’explique la chose.
Le président de l’époque, conscient de l’état déplorable – entre autres – des peintures, a demandé qu’on commence à repeindre le rez-de-chaussée de la fac (tout le monde y passe, dans les étages, non).
Pas les murs, c’est trop de surface. Mais les portes.
Le peintre a été chargé de calculer le nombre de pots de peinture, qui a été jugé trop important.
Du coup est sortie l’idée géniale du boss : peindre seulement un carré de chaque porte.
Le peintre m’explique qu’il a argumenté en disant que c’était moins ridicule de peintre quelques portes en entier – puis d’autres plus tard, en planifiant en fonction des arrivées de budget – mais sa solution a été repoussée, parce que non « égalitaire ».
Tout le monde logé à la même enseigne, avec son petit carré tout propre tout beau.

Ce jour-là, cet homme, confronté à une « logique » absurde et paradoxale (faire du bon travail de peintre sur une porte totalement dégueulasse, parce que c’est moins cher) m’a expliqué qu’il aimait le travail bien fait, les services rendus, la satisfaction des collègues, et qu’on se foutait de tout ça en haut lieu.
Et que ça le faisait craquer.

DSC_9558

Depuis, un autre coup de peinture un peu dégoulinant est venu recouvrir le beau carré…

Depuis – il a été poussé vers la sortie entre temps – des années après, j’ouvre tous les jours ma porte avec une petite pensée pour lui.
Pour sa peur du ridicule, pour son amour du travail.
J’ai encore des choses à vous raconter sur ce qui se passe dans ma salle et au dehors.
Même si ce n’est pas grand chose, finalement, cette histoire de porte, je le reconnais.
Je continuerai un autre jour, promis, malgré tout.
Si le bâtiment ne me tombe pas sur la tête d’ici là.
Ou si on ne m’a pas empaillée…

Le bâtiment au-dessus de ma tête... heureusement, y a un grillage anti-chute !

Le bâtiment au-dessus de ma tête… heureusement, y a un grillage anti-chute !

©Bleufushia

14 réflexions sur “Poussez mémé vers la sortie (16)

  1. Bigre, bougre et cancre las… oh ! la belle université française (que le monde entier nous envie).

    • Si tu voyais l’évolution, ça fait peur… tu te doutes que je ne racontes qu’une minuscule goutte de ce qui se passe.
      Ce qui est « drôle », c’est de voir certains opposants à la LRU de l’époque passés du côté pouvoir (et comment ils défendent et justifient l’indéfendable) et d’autres, qui trouvaient que c’était super et qui pensaient que l’état et les dirigeants seraient toujours vertueux râler en s’étonnant qu’ils ne le soient pas, et qu’on soit jusqu’au cou dans la merde !
      Toutes les dérives qu’on prévoyait sont arrivées, et plutôt puissance 10 !
      Je te raconterai, à l’occasion, l’organisation des examens cette année ! (dans le genre absurde total !)

  2. En tant que fonctionnaire dinosaure d’un autre service public qui n’en est plus un, je compatis amèrement.
    Il m’a été signifié qu’avec des personnes de mon espèce l’Entreprise, (la grande divinité de la religion libérale) ne pouvait pas aller de l’avant, et que mon passéisme était un frein à l’avancée vers la modernité.
    Penses-tu, je parle encore de service public et de conscience professionnelle… Shame on me !

  3. Quelle misère !
    Ton histoire de porte, comme tu dis, ça ne serait pas grand chose si ça n’était pas symptomatique d’un système en pleine décomposition ! Merci pour cette plongée in the real world : rien à voir avec la propagande sur l’état des universités !

  4. T’es mignonne en penceratops !
    Franchement, je préfère certains dinosaures aux dirigeants « privés » des services qui ne sont plus publics (s’ils le sont encore partiellement, ils ne le sont plus dans la logique qui est imposée à ceux qui y travaillent !).
    Bravo, le dino ! et attention aux peaux de banane, si t’en vois sur ton chemin, une mémé peut vite glisser dans les orties…

  5. Passionnant, et désolant !
    Notre monde, comme si on y était !

  6. c’est préhistoire leur manière de de faire belle journée Fleur

  7. Cette anecdote sur la peinture des portes, elle veut tout dire… Je me souviens encore de ces partiels passés à l’université de Toulouse avec mon manteau, mes gants et mon bonnet (ben oui, pas de chauffage en plein mois de janvier dans les amphis !)
    Depuis quelques années je suis professeur de lettres modernes, métier que j’ai toujours souhaité exercer du fond du cœur, mais plus je vois comment fonctionne l’éducation nationale, moins j’ai envie de faire partie de cette corporation qui est censée continuer à exercer son métier et avec le sourire alors qu’on nous prive de tous les moyens nécessaires pour l’exercer correctement…

    • Merci de ton commentaire.
      Au passage, fière d’être lue par charlotte Brontë elle-même (c’est le début de la gloire !)
      Plus sérieusement, je comprends cela. Je suis en charge d’un cours de pédagogie en L2 et L3, et j’avoue que j’hésite à pousser les jeunes vers ce métier, même ceux dont je pense qu’ils seraient des passeurs fantastiques…

    • Quant à la réflexion sur le manque de moyens, je me faisais la même en lisant l’attaque virulente de Valls, la semaine dernière, imputant la montée des extrémismes au mauvais travail d’éducation des profs.
      J’évoquais alors ce que je trouvais être une sorte de « double peine » (non seulement on ne peut plus bosser correctement, mais plus, c’est notre faute !)

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