bleu fushia

always blue

Statistiques molles (15)

8 Commentaires

©Bleufushia

©Bleufushia

Vendredi, 9 h du mat !
Je n’ai pas de frissons (faut dire, ce n’est pas 5 h et on n’est pas à Paris – et ma crève est passée).
C’est jour de contrôle avec les débutants.

Je les reçois par groupes : ils sont trop nombreux pour que l’intégralité de la promo (plus de 100) puisse rentrer dans une salle de cours.
J’ouvre la salle, et pendant qu’ils s’installent, je vais chercher du papier brouillon.
Quand je reviens, un garçon s’est mis au piano, et un autre – dreadlocks et look rasta – a sorti un saxo.
Le but, c’est sans doute que je les remarque, ce qui est plus explicite pour le saxophoniste qui exhibe son ti shirt, mis pour l’occasion (en tout cas, c’est la première fois que je le vois). Il est sapé, et me fait remarquer l’harmonie de l’ensemble.
« Et z’avez vu, m’dame, j’ai pas peur d’afficher que j’aime mes profs » !
Effectivement, je reconnais qu’il a mis tous les atouts de son côté. Je le félicite, même s’il a le sourire un peu trop large pour être totalement sincère lorsqu’il me montre son dos…
Ils regagnent lentement leur place, tous les deux, contents de l’effet produit à la fois sur les autres et sur moi.

Si eux ont l’air décontracté, parmi les autres, en revanche, je sens de la tension. Ils sont nouveaux dans la maison, c’est leur premier examen ici, et ils ne savent pas encore comment se situer.
Je donne un la au piano, qui fait pousser un léger cri à l’un d’eux, comme un râle : ça le met dans tous ses états. Les autres rient, il s’apaise.

J’ai écrit quelques consignes au tableau, pour fixer le déroulement de la séance et les règles.
Parmi celles-ci, le fait qu’ils devront émarger sur la liste d’appel avant de sortir de la salle.

Un grand black nonchalant, l’air pas très réveillé encore, me pose une question :
« Je ne comprends pas pourquoi vous avez écrit qu’il faut émerger ».
Il aurait sans doute besoin d’un bon café pour être au top pour son exam ; je me contente de lui dire qu’il a mal lu, et de lui expliquer le sens de ce mot. Même si les autres enregistrent sans réagir, il est évident au regard de certains que sa confusion était un tantinet partagée.

Un autre bute sur une formulation dans le sujet.

Pour demander le nombre d’altérations, j’ai précisé (dans une parenthèse) que j’attendais qu’ils indiquent : « tant de bémols ou tant de dièses », en face de la tonalité.
« Tant de » est visiblement inconnu au bataillon. Rien n’est jamais gagné en cette enceinte : l’expression qui me semble la plus banale recèle souvent une complexité inextricable pour certains !

Je me dis souvent que je devrais formuler chaque chose de deux ou trois manières différentes, tant (tan tan tan !!!) les jeunes sont dans une incertitude croissante vis-à-vis de la plupart des mots.

A la décharge du garçon, ce qui est connu ici, c’est le « tant » provençal, qui a un autre sens.
« Tant, demain, je vais aux champignons », par exemple, voudrait dire : « si ça se trouve, demain, j’irai… ».

Ou « tant, il te donne des figues »… pourrait se traduire par « ou bien, peut-être te donnera-t-il des figues »…
Le garçon me répète sa question, avec un fort accent, en séparant le « tant » du reste et ça donne : « tant, des bémols, ou tant, des dièses »… et comme ça n’a aucun sens, il a l’air totalement perdu.
« C’est trop la misère, m’dame »…
J’approuve en souriant. Vraiment la misère, en effet.

Surtout que ça ne résout en rien la question du choix de ces fichues altérations : on ne sait jamais lesquelles il faut employer… les dièses, les bémols, au fond, m’dame, c’est un peu pareil, non ?
Je le calme, en expliquant que j’aurais dû écrire « nombre de »… Mea maxima culpa…
Puis, tout le monde se met au travail, et moi, je me lance dans des statistiques aussi molles que l’est, paraît-il, tout ce qui est enseigné dans une fac de lettres. Nous, on n’est pas du côté des durs, et j’aime bien, à vrai dire, ce côté daliesque.

Il me semble que j’aie affaire à un échantillon de la population qui n’est pas le plus représentatif.
Résultat des courses, sur 50 étudiants

– 9 seulement sont des filles (tendance qui s’amplifie d’année en année)

– 25 garçons sont barbus (la majorité arbore un collier)

– la moitié des garçons portent des cheveux longs, dont la plupart en queue de cheval.

– 12 (filles et garçons mélangés) portent un bonnet de laine noir, qu’ils n’enlèvent jamais. Une fille se démarque avec un bonnet de Mickey (dont elle m’a dit, dans le couloir, qu’elle l’avait acquis à Dysneyland).

– 3 sont en petit ti shirt et 2 en short, alors que le thermomètre marque ses 10 degrés seulement.

– 29 étudiants sont gauchers (pas de recoupement systématique avec les barbus) : ça, je l’ai déjà remarqué, le public des zicos est préférentiellement gaucher. Je n’ai pas développé de théorie très évoluée sur la question.

– 12 ont des prénoms peu communs : dont Guihaume – écrit comme ça -, Hélisende, Marvin (avec un nom de famille hyper français), Bryan (idem), Vianney (faudrait que je vérifie si ça vient du curé d’Ars…), Evrina, Aubin, Sunny, Shine… (yeah, yeah – me prends-je à fredonner in petto – we are « on the right side of the street »!)

– ils sont nés entre 91 et 96 – sauf 2 qui sont nés en 97 et une en 98… au stade où se trouve ma carrière, je n’aurai jamais d’élèves du 21ème siècle, c’est loupé !
– ils sont une grande majorité (presque 40) à être nés aux mois de novembre, décembre et janvier (dont un le 11 novembre et un le jour de Noël). Aucun n’est né en juillet, ni en février, allez savoir pourquoi.
Concevoir au printemps serait-il une recette infaillible pour mettre au monde des artistes (enfin, des prétendants artistes)?
la sève, tout ça ? Mystère !
Ça me rappelle un questionnaire auquel j’avais été soumise, un jour, dans un parc, et où il s’agissait de dire à partir de combien d’individus dans un groupe on pouvait trouver au moins deux individus ayant la même date de naissance. Je n’avais pas su trouver (mais c’est normal, rappelez-vous, je suis définitivement sur le versant mou du monde !). On m’avait expliqué, et je n’avais rien pigé.
– je peux voir des tatouages apparents sur une bonne trentaine d’entre eux, des piercings, et pour certains, des bracelets à clous. Tendance en hausse d’année en année. J’essaye d’imaginer combien de filles timides peuvent porter des tatouages qui ne se voient pas (en haut de la culotte, sur l’omoplate…) : j’échoue.

– la plupart des garçons ont des guitares avec eux, d’autres des baguettes de batterie. Ils sont la majorité. Les filles sont plutôt pianistes ou violonistes, mais elles ne l’affichent généralement pas. Elles le font savoir, incidemment.

– presque tous ont des ti shirts (noirs) à l’effigie de groupes de rock ou de métal (de préférence), sous des sweats à capuche. Je remarque que le jogging en acrylique à deux bandes est en régression depuis quelques années, de même que le crâne rasé.

– 4 étudiants ont l’allure à fréquenter des conservatoires en dehors de ce lieu (la sélection sociale dans cette institution reste importante). C’est leur air un peu déphasé qui me conduit à cette conclusion.

Tout ça ne m’amène à rien, sinon à la fin de l’heure. Mais quand même, cette activité presque scientifique, c’est top, non ? (comme le scopone du même nom – chienn’.. chienn’… chienn’… chienn-ti-fi-co ! ce souvenir me fait marrer).

Alberto Sordi / Silvia Mangano

Alberto Sordi / Silvia Mangano

Ils sortent. Un me demande la solution d’une des questions : il saute comme un marsupilami à ma réponse.
« Ouaiiiiis, trop fort, je suis trop fort, je suis trop fort ! » et il s’en va en courant.
Le groupe 2 entre, la journée continue.
La vie aussi.

©Bleufushia

8 réflexions sur “Statistiques molles (15)

    • c’est vrai que ça contredit nettement l’intuition… Je viens de regarder la liste, et, en effet, deux sont nés le même jour (30 novembre). C’est réellement étonnant !
      Merci pour l’article. Je m’en vais le relire !

  1. J’ai trouvé la lecture de ces statistiques molles (j’adore le concept) fort intéressante. On les voit, ces jeunes, et je pense qu’ils sont assez différents de ceux d’il y a dix ans.
    Ri à la notion d’émerger… sont un peu noyés, non ? tant… 😛

  2. Longtemps que je n’étais pas venu sur ton blog. J’adore ces statistiques, leur mollesse extrême, et ce qu’elles nous donnent à voir, l’air de rien.

  3. Il est gonflé cet étudiant avec son ti shirt. Légèrement provocateur ? 🙂
    Est-ce qu’au moins, il a émergé ?

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s