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Michelines (rêve)

10 Commentaires

1024px-Micheline_XM_5005_Mulhouse_FRA_001Je suis dans une gare qui ressemble à celle de Canfranc.

Les rails abandonnés courent et s’enchevêtrent avec les herbes folles, et le bâtiment gigantesque continue sa lente désagrégation. Ma fièvre trouble mon regard et je crois le voir s’écrouler sous mes yeux. La sensation d’étrangeté éprouvée dans ce lieu (en vrai) est là, avec l’impression vivace d’errer au milieu d’un rêve figé.
Bizarre de mélanger un rêve fictif avec un rêve réel.
Bon, pourriez-vous me dire… qu’est-ce qu’un rêve réel ?
En tout cas, mon train est là. Le passé aussi.
Le train est bleu, c’est une micheline qui doit m’amener à ma leçon hebdomadaire de piano.
Pas certaine que la micheline de mon enfance ait été bleue, mais dans le rêve, elle est comme ça.
Le mot de « micheline » me revient au moment où j’en gravis les marches, ces deux marches qui se rabattent quand le train part.

C’est un mot que j’avais remisé tout au fond de mon sac à mots du passé. Il y voisine avec « train auto-couchettes », dans le même ordre d’idée, ou « formica » et « robot-marie » – je me souviens d’une scène où le vendeur du village faisait l’article à ma mère en répétant en boucle, à propos d’une des fonctions du-dit robot-marie, un « ça hache tout » un peu hystérique…
Parfum d’une autre époque.
Il faudra que j’établisse une liste de ces mots de mon enfance. Mais là, dans le rêve, je n’en ai pas le temps.

Quand a-t-on cessé de dire « micheline » ? A-t-on, d’ailleurs, cessé ?
Cette nuit, je ne sais pas s’il s’agissait d’une vraie micheline.

(site sur l'histoire de Michelin)

(site sur l’histoire de Michelin)

L’odeur tapie dans mes souvenirs revient, nette, sans hésitation possible. Le bruit, qui me permettrait de le savoir, est absent.

J’en descends, en gare de Toulon, ce qui m’est permis par le rêve, et se raccroche sans secousse à une vérité de ma réalité passée. Mais je peine à trouver la sortie, il n’y a pas de quai et je me prends les pieds dans des rails rouillés.
Quand, enfin, je m’en sors,
je marche un peu vers la basse ville, sonne, monte trois étages d’un immeuble un peu miteux.

Je suis arrivée chez Micheline Michel, avec laquelle j’ai fait mes débuts.
Gamine, je me demandais comment on avait pu donner un nom de train à cette vieille fille un peu rêche.Et pourquoi cette répétition un peu ridicule ?
Pourquoi, aussi, un train  pouvait avoir un nom de femme. Ça, je le sais maintenant seulement. Je l’ai lu hier, au hasard d’une recherche.

J’ai gardé ces questions pour moi, jusqu’à aujourd’hui.
Comme beaucoup, je rêvais d’être une virtuose soliste, passant d’une scène célèbre à une autre, toujours sous les feux de la rampe. J’avais déjà, très jeune, choisi mon nom de vedette : Estrella Luz (le nom de famille ressemblait de près à celui de ma mère). Et la robe à paillettes qui allait avec. Infiniment plus chic que Micheline Michel et son appartement près du port, dans cette rue un peu obscure et sale où elle habitait.

chemin-de-fer-train-cle-de-sol-portee-musique-tag alorsquoidefun-frDans le songe, il me semble tout à coup d’un très mauvais augure que le nom de mon professeur ait été bégayant de la sorte – quelle drôle d’idée d’appeler quelqu’un comme ça -, et associé à un train qui n’est pas spécialement un rapide.
Comment réussir un début fulgurant en commençant sous ces auspices ?
C’était de mauvais augure et il est finalement heureux qu’il se soit réalisé.

A posteriori, je n’aurais pas aimé vivre cette vie-là.
Mais si je n’ai pas fait carrière, j’aurais pu entrer dans la finance grâce à elle.
Mademoiselle Michel avait une pédagogie fondée sur la récompense. Elle donnait en fin d’heure à qui avait bien travaillé un sucre d’orge. C’était généralement mon cas. Mais je détestais cela.
Du haut de mes 7 ans, très rapidement, j’ai osé le lui dire.

Elle, embêtée, m’a demandé ce qui me ferait plaisir à la place.

J’ai répondu « une pièce de 1 franc », avec un tel aplomb, probablement, qu’elle n’a pas osé dire non (je ne sais plus de combien était le prix d’une leçon, mais il n’était pas énorme, et 1 franc, ça n’était pas totalement rien).
C’est comme ça que tout mon apprentissage a été rémunéré.
Meilleur plan, non ?
Je n’ai jamais raconté à mes parents mes débuts dans la finance, ni la façon dont cet argent a été transformé en Car en Sac (ni le délice des délices de cette double transgression !) et mes dons en la matière se sont limités à cet épisode.
Ce qui est heureux aussi.
Vous me voyez dans la finance, vous ?

©Bleufushia
N.B. si ce rêve a été fait sous forte fièvre, ma prof de piano s’est vraiment appelée ainsi, j’y allais en micheline, et la gare de Canfranc m’a fait halluciner lorsque j’y suis passée, avec son air de reste de guerre bactériologique !

10 réflexions sur “Michelines (rêve)

  1. Ni dans la finance, ni dans le vedettariat !
    Micheline Michel, quand même… ça me rappelle un de mes copains de classe que ses parents avaient appelé Robert Robert : j’ai toujours trouvé cela extrêmement cruel.
    Une liste des vieux mots, je vais essayer.
    J’aime bien ce travail d’écriture.

  2. Bonne idée de tresser réel et rêve. Le résultat est très intéressant à lire. Bravo.

  3. J’adore l’histoire des « un franc » : tu ne perdais pas le nord, toi ! tu m’étonnes que tu n’aies rien dit à tes parents !

  4. Bonjour,

    Moi aussi j’ai été une « victime » de Mlle MICHEL. Moi, on m’avait dit qu’elle s’appelait Michelle Michel ! Encore mieux !!!
    Elle était au dernier étage d’un immeuble de la Place Puget, sans ascenseur, et j’ai eu une sacrée collection de sucres d’orge.
    Sauf que ça n’a duré qu’un an, car lors de l’audition de fin d’année, moi qui était excellente élève, je me suis retrouvée classée dernière de ma catégorie, avec pour explication de la prof que « les moins bons, il fallait les encourager ». Ma mère lui a répondu qu’elle m’avait découragée, et que j’arrêtais le piano.
    Et nous sommes allées de ce pas chercher une autre prof, beaucoup plus sympa et humaine.

    • Ça alors !
      « Drôle » (si on peut dire) le classement pour encourager… qui provoque le découragement !
      Je ne pense pas qu’elle ait été extrêmement férue de psychologie – même de base !
      Et aujourd’hui, vous continuez le piano ?
      Bravo, malgré tout et à retardement, pour la collection de sucres d’orge !
      Ça m’a fait plaisir de lire votre témoignage.
      Bonne soirée.

      • Bonjour,

        Mi aussi ça me fait plaisir de lire votre témoignage qui me rappelle mes jeunes années.
        J’ai continué le piano pendant 10 ans (jusqu’au bac), et depuis j’ai arrêté complètement. Avec les mentalités actuelles, il serait difficile d’en jouer dans un immeuble sans faire râler tous les voisins. et de toute façon, ça n’a jamais été une passion pour moi, même si je réussissais très bien.
        A quelle époque étiez-vous élève de Mlle Michel ? Moi, c’était pendant l’année scolaire 1966 – 67.

        Cordialement.

      • J’ai été son élève de 61 à 67, mais la dernière année, j’étais rentrée au conservatoire et le prof (qui était à la réflexion moins bon) était plus « cool » et je préférais. Au bout d’un an des deux, j’ai choisi l’autre.
        Au conservatoire, j’avais aussi Huguette Michel en solfège, mais elle était moins rigide.
        Moi aussi, j’ai toujours eu des facilités, mais le piano n’a jamais été une passion. Aujourd’hui, je suis prof de musique, donc, cet instrument fait partie de mon quotidien, mais je considère que je m’en sers, pas que j’en joue 😀
        Bon week end !

  5. J’ai eu Mlle Michel comme professeur de piano. Je n’en ai jamais gardé de super souvenirs. Heureusement j’ai eu de super prof, plus humains et pédagogues avant, et après qui ont permis de m’épanouir musicalement car j’allais à ses cours la peur au ventre.
    Le minuteur qui sonnait pour passer à l’élève suivant …..
    Aucun souvenir de sucre d’orge !!!!! c’était vers les années 77 à 80, c’était peut etre passé de mode.
    Bien peu de comliments, mais des listes de reproches.
    Aucun sourire
    J’ai vu beaucoup d’élèves arrêter.
    Néanmoins je continue à faire du piano pour mon plaisir, mais ce n’est surement pas grace à elle.

    • ah, on devrait faire une assoce d’anciens (j’ai déjà eu sur ce blog la réaction d’une autre ex élève !).
      Le minuteur qui sonnait, je ne la connaissais pas, celle-là !
      C’est vrai que pédagogiquement, elle n’était pas dans la catégorie des profs qui encouragent et soutiennent.
      Cependant, et bien que j’en sois étonnée, je connais plusieurs personnes qui ont fait carrière dans la musique, et qui ont commencé par être ses élèves : je crois que, si on n’était pas totalement rebuté, elle donnait des bases techniques (à défaut de musicales) solides.
      Bravo pour avoir continué à l’âge adulte ! ce n’est pas le cas de tous

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