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Ce Jésus, il me cloue ! (14)

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©Bleufushia

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C’est le jour des moyens. Je me suis levée avec une énergie qui me permet d’envisager de me lancer dans une tâche folle : un cours de commentaire d’écoute à partir du Crucifixus de la Messe en si du père Bach soi-même.

Non que je kiffe particulièrement celui que Cohen, dans Belle du Seigneur (pas le même, le seigneur, d’ailleurs !), appelait « le grand scieur de long » – globalement, il m’a toujours gonflée, je l’avoue sans honte, au risque de ne pas me faire que des amis -, ni que j’en pince pour la musique religieuse.

Not at all, je suis un pur produit de l’école laïque et républicaine, moi, et y avait pas de religion à la maison !

Rien de tout ça, donc : juste que, dans la progression que j’ai adoptée (oui, m’sieurs dames, faudrait pas croire que j’avance totalement au p’tit bonheur la chance, c’est du construit, tout ça, c’est du lourd, comme disent les têtes chevelues ou non qui me font face. Je pars d’un point, et je trace ma route, contre vents – y en a – et marées – plus de reflux, me semble-t-il, que de flux, mais bon, les choses, la vie, c’est comme ça, ça va ça vient), donc, dans la progression, ben, cette pièce tombe à point pour récapituler un certain nombre de notions dont je souhaiterais vivement qu’elles soient passées au stade « acquis ».

Donc, une entreprise à la fois échevelée (de la grande musique, quand même !), mais avec un risque mesuré. On reprend des éléments déjà vus, juste dans un autre contexte.

Pour que vous me suiviez, que je vous dise un peu en quoi ça consiste, ce cours. Je passe une musique – tirée de d’époques et de répertoires divers – musique dont je ne dis rien, et après quelques écoutes consistant à repérer  les intentions possibles du compositeur, et la façon dont il les rend audibles (en utilisant les éléments musicaux, le rapport texte musique et j’en passe), les moyens doivent arriver à mettre en mot ce qui est remarquable (dans le sens : « à remarquer ») et synthétiser, pour ce faire, les notations faites au cours des écoutes.

Pas fastoche, vous dites-vous !

En effet, c’est plutôt difficile, il n’y a pas de mode d’emploi tout fait. On ne rentre pas dans toutes les musiques par la même porte, toutes ne sont pas construites sur le même schéma, elles poursuivent des buts divers, et passent par des chemins souvent inattendus, ou inouïs, en l’espèce…

Bon, quand il y a un texte, ça aide quand même… on peut se demander ce qu’il raconte, c’est déjà un début ! Dans le Crucifixus en question, il y a toujours la même basse répétée sans cesse (une basse qui descend, qui nous tire vers le sol), elle tourne en boucle juste le même nombre de fois que les étapes du chemin de croix (un hasard ?) et la mélodie ressasse un motif qui ressemble comme deux gouttes d’eau à des coups de marteau suivis d’un affaissement, tout en multipliant les éléments qui donnent une sensation de marche entravée.

Plus expressif, tu meurs !

Bref, le père Bach, il a écrit là une vraie musique de film, qui se termine par la mort, la mise au tombeau et tout et tout. Y a du sang, de la douleur.Pas beaucoup de suspense, je vous le concède, on connaît la fin avant que ça ait commencé.

Mais, me dis-je, pour les jeunes d’aujourd’hui assoiffés d’images, cette musique est du pain bénit.

Allez, zou,  on démarre, dans la joie et à la bonne heure (féminin du bonheur).

Première écoute. Je vois bien que ce n’est pas l’enthousiasme de folie. Mais bon, c’est normal, aussi. Il n’est pas franchement contemporain, Johann Sebastian, et son Crucifixus, ça ne se danse pas, ce n’est pas de la lambada ! Ca me rappelle un jeune il y a quelques années, à qui on demandait dans un jury de présenter le requiem de Mozart (présentation dans laquelle il devait expliquer ce qu’il avait vu en cours auparavant). Après un moment de blanc, il s’était lancé et avait répondu : « tout ce que je peux en dire, c’est que c’est pas gai-gai ! »

Tu m’étonnes, un requiem !

Fou-rire intérieur à cette évocation. Je pense, dans une association sauvage, que même si ce n’est pagaie, ici, c’est moi qui rame. Re-rire. Enfin, l’ombre d’un rire, seulement !

L'ombre du fou-rire (Yue Minjun)

L’ombre du fou-rire
(Yue Minjun)

Je réprime et je passe à autre chose. En général, quand il y a un texte, on repère en quelle langue il est, et on attrape au vol des mots qui nous donnent une idée de la situation. C’est le premier fil sur lequel on peut tirer.

Crucifixus etiam pro nobis…

Alors, résultat des courses ?

V. se lance :

– M’dame, c’est de la musique égyptienne triste, j’ai entendu « Anubis ».

Je me dis qu’il est trop fort, ce V. Anubis, c’est quand même un dieu funéraire. Ze maître en nécropoles !

Je me fais la réflexion qu’il doit y avoir un jeu vidéo qui s’appelle comme ça pour qu’il se souvienne d’un nom qu’il n’a plus entendu depuis la 6ème. Je suis un peu moqueuse, je crois, c’est pas sympa. OK, j’arrête.

– Bien vu, y a d’l’idée, mais non…

Personne n’a reconnu le latin (que je ne nomme pas encore). Normal, si on y pense bien, c’est quand même une langue morte, alors faudrait voir à pas pousser mémé dans les orties.

Comme l’un d’entre ceux que j’ai connus ici me disait une fois : « on est quand même des contemporains ! » Ce que je ne peux nier, même si moi, je me sens de moins en moins contemporaine. C’est un autre débat, je range dans le sac à débats possibles mais mal venus.

Je remets la musique : « écoutez bien le mot qui revient régulièrement… » Ouf, ça y est, deux (sur 45, quand même) ont entendu le mot « crucifix » (sans entendre le « ous » qui suit, et qui n’est pas hyper audible, je le reconnais). Ça vous dit quelque chose, une musique qui parle de crucifix ? Bof, je sens à leurs regards un peu flous que « pas grand chose ». Puis, on s’en tape un peu, faut dire. Ça sent son truc pas drôle à plein nez !

Et le latin n’est toujours pas identifié (non plus que le caractère religieux de la musique qui va avec – je m’en assure en quelques questions). Je donne deux ou trois clés :

– la crucifixion. Je n’ai pas écrit le mot au tableau, et je vois la fille au tutu qui écrit sur son cahier, et je trouve que c’est bien qu’elle le prenne en note : la crucifiction (sans doute que Jésus aurait aimé que sa mort soit une fiction). Je ne rectifie pas, Je raconte l’histoire, qui est très vague dans la tête des jeunes, ou encore plus que ça pour certains. Ça m’étonne, j’aurais cru qu’à part moi, les gens vivaient plutôt dans une société imbibée de religion. Pas si évident que ça.

Y en a un qui commente (en voix off) que c’est assez dingue, cette histoire de clous.

– le chemin de croix… (comme le point de croix ? non, excusez, je m’égare, c’est moi qui invente la question ! je suis taille de mauvaise langue !)

– la religion et le latin

– le rapport avec la Passion – bien qu’on soit dans une messe (la Passion avec un grand P).

On est en terrain connu, là, et l’oeil des foules s’allume – c’est la classe des « feux de l’amour », la Passion avec petit ou grand P, ils connaissent !

A ce propos, Pauline the Best n’a pas de flingue visible aujourd’hui – la dernière tentative n’avait pas été très concluante -, mais un très beau bonnet, dont elle a l’air très fière, avec un énorme pompon tout doux, qu’elle a posé sans ambages sur le couvercle de mon piano au début du cours (elle s’assied toujours à une table qui touche l’arrière du piano). Sans commentaire, j’ai remis le bonnet sur son cahier, et elle a pris un petit air vexé, mais sans rien dire.

Encore un échec !

"Ma chère folie et mon amour, ma planète, mon bonheur" (un poète, s'exprimant au blanco sur une table de ma salle)

« Ma chère folie et mon amour, ma planète, mon bonheur »
(un poète du blanco sur une table de ma salle)

Pendant ce temps-là, les affairent continues.

Pourquoi t’as mis « ent » à affaire et « s » à continue, ma cocotte ? ben, passe que c’est des pluriels ! (en fait, non, je pense à mon histoire et ça m’a échappé – à force de lire ça dans des copies, aussi, ça finit par déteindre…)

Donc, les affaires continuent. On avance cependant pas à pas… c’est comment, déjà ce proverbe chinois, avec une histoire de pas ? Genre, même un chemin de mille pas commence par un petit pas ?

Nous, on en a fait un petit, allez, c’est parti pour le suivant ! Nouvelle écoute pour entendre comment la musique illustre ce drame.

Ah, une fille timide au deuxième rang droite, a profité de l’écoute non pas en fonction des consignes que j’ai données, mais pour tenter de mieux saisir les paroles. Elle est interrogative :

– à un moment, les chanteurs disent « I kiss you », c’est pour ça que c’est la Passion ?

P’taing, c’est pas gagné ! Je précise doucement qu’au milieu du latin, il n’y a pas d’anglais (surtout à l’époque).

V. vole au secours de la fille rêveuse.

– Faut dire que votre latin, m’dame, il est quand même drôlement embrouillatoire !

Je reconnais et ris – « ah ! embrouillatoire… », en échangeant avec lui un regard qui souligne le rire et crée une petite complicité passagère…

Il s’est rendu compte qu’embrouillatoire n’est peut-être pas totalement le mot quand on veut désigner une embrouillure. Ou alors, il en est très content, je ne sais, parce qu’il a employé un mot compliqué qui sent son expert.

Il rit aussi et rajoute (je préfère penser que c’est avec humour plutôt qu’avec fierté ) :

– Eh, j’ai quand même passé un bac français !

Je pense que c’est heureux. Mais ça me cloue quand même.

Finalement, le Crucifixus, c’était pas une si bonne idée que ça !

©Bleufushia

10 réflexions sur “Ce Jésus, il me cloue ! (14)

  1. Ton récit fourmille de détails qui me font rire – même si, au fond, l’inculture qu’ils révèlent n’est en rien marrante !
    J’adore la confusion sur la Passion, par exemple, et le fait de ramener le plus possible une chose « embrouillatoire » (elle est excellente, celle-là !) à des sentiments plus connus (encore qu’à leur âge, ils n’aient pas forcément tous eu cette expérience, non ?)
    Délicieux, ce moment de vie, même si, peut-être, ça te cloue un peu 😦

  2. Ébouriffant 🙂
    Ce qui est jubilatoire (entre mille autres raisons) c’est qu’on commence à reconnaître certaines de tes ouailles 🙂

  3. Pour se mettre dans l’ambiance.
    Tu devrais leur faire visionner la vidéo, ce ne doit pas être compliqué, tu leur dis juste de demander à leur portable, ce serait plus parlant pour eux 😉

    • Merci, belle contribution à la culture générale… je ne suis pas certaine que ça les amuserait autant que des jeux vidéos – ça manque un peu d’action, quand même -, mais ça vaut le coup d’essayer.

    • Merci pour l’original, et pour la représentation qu’on peut s’en faire au travers de ton excellent récit. Quel humour !
      En ce qui concerne la culture religieuse (patrimoine commun, qu’on soit croyant ou non, comme c’est mon cas), je ne pensais pas qu’on en était à ce point-là !

  4. Moi, c’est ton histoire qui me cloue, et ta façon souriante de raconter les choses qui me ravit. Un vrai film !

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