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Ho rotto la mia dentiera (12)

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Affiche d’un événement à Berck-Plage

Aujourd’hui, c’est le jour des moyens.

Toujours gentils, toujours un peu agités.

Bon an mal an, pendant ce temps-là, je déroule mes cours. Faut bien avancer. Je ne vais pas me laisser abattre.

J’ai passé un concours, il y a longtemps, dans lequel un des critères de notation consistait à prendre en compte qu’on ait terminé une des épreuves (difficiles), quoi qu’il en soit, même si la fin était totalement fausse. Juste qu’on soit allés jusqu’au bout. Beaucoup s’arrêtaient en route.

Le nom du critère, je le connais, parce que, plus tard, j’ai été membre du jury en question – je l’ai découvert à ce moment-là et il m’a toujours laissée assez perplexe : on donnait – ou non – des points de « fermeté morale ». J’ai réussi le concours en question : pas certaine d’avoir eu toutes les compétences théoriques requises à l’époque, mais de la fermeté morale, j’en ai à revendre. Que ce soit clair !

Aujourd’hui, plusieurs musiques à l’ordre du jour.

Et des étudiants étonnamment bien disposés :  la plupart ont une feuille et de quoi noter… et même certains vont au bout, et notent ! Je les identifie, on est de la même famille des « fermes », qui ne lâchent rien, qui se cramponnent !

Au cinquième rang côté droit, il y a – comme d’ordinaire – un joli garçon qui dort toujours plus ou moins sur sa table. Enfin, plutôt moins que plus.Il est appuyé sur son bras gauche, le torse à l’horizontale. Ça lui laisse la vision à droite : il a bien choisi la rangée dans laquelle il s’est installé. Il peut suivre ce qui se passe, au cas bien improbable, bien sûr, où il se passerait quelque chose dans mon cours.

Image tirée du film "un homme qui dort" (d'après Georges Perec)

Image tirée du film « un homme qui dort » (d’après Georges Perec)

Quand mon regard croise le sien, il sourit avec douceur. Je réponds à son sourire, sans commentaire.

S’il veut passer ses études à dormir, après tout, c’est son droit. Et peut-être qu’il a un cerveau qui carbure à tout berzingue derrière une attention apparemment flottante. Très flottante…

Qui peut le savoir, hein ?

Malgré tout, il semble en sous-énergie constante – ce qui tranche avec le (léger) surplus des autres. Je ne connais pas la cause de son ultra calme  : un boulot de nuit ? une consommation régulière de substance légèrement illicite ? une résignation tranquillement accablée devant les études ? Mystère.

On ne peut pas dire, en tout cas, qu’il soit gênant. J’apprécie.

A plusieurs reprises, pendant les cours précédents, j’ai glissé, sans commentaire, une feuille de musique sur sa table (pas vraiment immaculée, la table, mais vide). Il m’a remerciée d’un regard silencieux. Sobre. Je n’ai pas de crayon à lui passer, c’est sans doute la raison pour laquelle il n’y a rien écrit. Aujourd’hui, il est assis. Il a un papier devant lui, et un stylo. J’aurais envie de lui demander ce qui lui arrive, mais je m’abstiens.

Ne pas toucher au miracle de peur qu’il ne s’évapore : règle de base de ma profession !

Je passe une première musique : du Dvořák.

.Je précise le nom du compositeur, en le prononçant comme il se doit. Je ne l’écris pas au tableau : ce sont quand même des moyens, ils connaissent – j’en suis certaine, je veux le croire – un certain nombre de choses.

Le garçon aux crayons Ikea note sur son cahier – je le vois, il est toujours au premier rang – « Vor Jacques ». Je pointe un doigt discret sur sa feuille et redit « Dvor-jac »… Ah, il corrige, il ajoute un D devant Vor.

Ce Jacques, quand même, il a un drôle de nom… Il doit être étranger, sûrement. Me revient en tête – pendant que je continue mon propos – une anecdote qui m’a beaucoup fait rire. J’en ris encore – intérieurement sur l’instant -, et du coup, abandonne momentanément l’idée de préciser vraiment l’écriture du nom du musicien (comme quoi, je reviens un peu sur mes prétentions à la fermeté morale… ça serait quand même mon boulot de prof, mais bon… une flemme subite).
Il y a deux ans, je suis allée en vacances en Italie avec mon compagnon. Pour lui, c’était la première fois, et le premier contact avec l’italien. Il avait acheté un petit guide de conversation de base : « les 600 phrases essentielles pour communiquer aisément », dans la langue de Dante, bien sûr.

Dans la librairie, il avait ouvert le livre au hasard et était tombé sur la phrase : « Ho rotto la mia dentiera » (j’ai cassé mon dentier).

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(trouvé sur le site de la Charente Libre)

Sans doute parce qu’il avait ouvert le livre à cette page-là, c’était toujours sur elle qu’on retombait, dans un éclat de rire renouvelé. D’une part parce que, en effet, c’est sans doute quelque chose qu’on est amené très souvent à déclarer dans une conversation courante, et aussi, parce qu’on s’imaginait comment on pourrait articuler cette phrase si, d’aventure, notre dentier était cassé.
Moi, je lui disais qu’il n’avait pas fait attention, et qu’il avait acheté un livre de conversation pour retraités. La preuve, il n’y avait aucune conversation de drague !
Dvořák… dur à dire avec un dentier cassé.
Je me marre intérieurement – ouche, ça fait du bien -, mais je continue imperturbablement.
Musique suivante.

De Falla.
Je m’imagine le disant avec un dentier pété : on s’amuse comme on peut.

(Je vous vois faire des commentaires désobligeants sur ma fermeté morale, mais halte là : je revendique haut et fort les mêmes droits que mes élèves, qui pensent souvent à autre chose pendant mes cours. Moi aussi, mes pensées peuvent vagabonder sur la côte ligure pendant leur cours).

C’est bien agréable. Tiens, je m’y attarde encore deux minutes.

– M’dame, elle est de qui, cette musique ?

– de De Falla

Ils notent. Je ne l’écris pas au tableau… ce sont toujours les moyens, je m’en assure de mon Italie lointaine (un petit coup d’oeil, et hop, oui, ce sont bien les moyens). Et je ressens comme une douce langueur m’envahir : la faute aux vacances en Italie. Je n’y suis pour rien… comme une envie de m’étirer au soleil aussi. Bon, dehors, il pleut. Et sur l’heure, j’m’en fous.

Plus tard, je passe entre les rangs, je vérifie comment ils s’en sortent avec l’exercice que je leur ai donné.

Je m’approche de mon joli dormeur souriant. Il ne dort pas, me sourit et sur sa feuille, je vois quelque chose d’écrit.

On n’arrête pas le progrès !

Je regarde.

Il a noté le nom du compositeur. Soigneusement. Bien écrit, en majuscules propres.

TEFAL

Merdum, j’ai dû péter mon dentier, je n’arrive plus à articuler ! Crise d’angoisse ! Au secours !
Je me reprends tant bien que mal.
Après tout, peut-être qu’il était bon musicien mais qu’il chantait comme une casserole, le père de Falla ! Je n’en sais rien…
Je suis en tout cas certaine de quelque chose, le prénom de Tefal,  ça doit être Anatole.

Je ne le lui dis pas.

©Bleufushia

13 réflexions sur “Ho rotto la mia dentiera (12)

  1. Merci, Pierre ! ça c’est du commentaire !
    Plaisir de réentendre ça !

  2. je n’avais pas encore visionné la vidéo, le morceau déchire un max comme diraient sans doute tes étudiants, mais je suis d’un autre âge, je dirai juste que la chanson est superbe et l’animation très belle.

  3. Wahou, superbe découverte cet album, merci !

    • Ha ha, la conversation étrangère pour retraités ! c’est trop drôle…
      Et moi qui pensais qu’un prof, c’était sérieux… quand je vois tout ce qui passe dans ta tête pendant que tu fais cours, je change de point de vue !
      Excellent, cet article. Bravo !

  4. Tu croques tes personnages avec beaucoup de tendresse. Ce jeune a l’air un peu paumé…
    Il est un peu sourd aussi, sans doute, pour entendre Tefal à la place de De Falla ! Ou alors, il a un grand frère qui fait la manche en jouant sur des casseroles, et il en a déduit que c’est ce musicien-là qui est à l’origine de cette mode.
    Faut lui dire que Beethoven aussi, si ça se trouve, ça lui remonte le moral et ça lui met l’énergie au beau fixe !

  5. Téfal ! je ne pourrais plus l’entendre de la même façon !
    C’est très bon. Et ce brave Jacques !
    Un de mes amis m’avait déjà parlé de « Emile Mahler » (parce que la symphonie des « Mille »…) et ça m’avait bien fait rire aussi.

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