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Nous sommes tous des hamsters en cage

Je m'appelle Edward et je suis un hamster.

Je m’appelle Edward et je suis un hamster.

Certaines rencontres sont comme le miroir où l’on se mire, aux petites heures pâles du jour, quand, en se brossant les dents, on se demande furtivement si « c’est utile, et puis surtout, si ça vaut l’coup, si ça vaut l’coup d’vivre sa vi-i-e » (∗).

Telle est la couleur de ma rencontre avec Edward, ou plutôt avec son journal intime, rédigé le temps de sa courte vie.
Sous les dehors anodins d’un petit carnet en noir et blanc, avec plus de noir que de blanc, il s’agit d’une pépite.

Rare, comme les vraies pépites.
Que je vous dise deux mots sur Edward : Edward est un hamster.
Et je suis tombée amoureuse de lui. Ne riez pas, il est formidable

D’autres sont musiciens, cuisiniers, plongeurs, lui est philosophe, un de ceux qui « rêvent de tracer son propre chemin ».

Jour après jour, il tente de déchiffrer le sens de sa vie et des forces hostiles qui la gouvernent, du système qui broie les individus oublieux de s’unir. Il écrit, il pense, il fantasme sur la possibilité d’avoir de « vrais échanges intellectuels » avec autrui, « d’exister – au moins »…

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Et c’est de vous et de moi qu’il parle, avec ses mots simples et profonds.
Rien de plus, rien de moins.
Et le regard que je jette à mon reflet dans le miroir a imperceptiblement changé.
Et les questions qui l’accompagnent  s’inscrivent en moi avec une encre plus indélébile que d’ordinaire.

« A quoi bon écrire ? La vie est une cage de mots vide. »

Si, de façon impromptue – comme moi, hier, quand je l’ai découvert, abandonné sur une table, dans un coin à l’écart dans ma médiathèque préférée –  vous croisez  « le journal d’Edward, hamster nihiliste ≈1990-1990 ≈ » (Miriam et Ezra Elia, chez Flammarion), n’hésitez pas une seconde, et allez à sa rencontre : ce sacré Edward est susceptible de vous impacter gravement.
Et n’en croyez rien, il n’est pas nihiliste : c’est juste une étiquette que lui a collée la traductrice (ou  l’éditeur, je ne sais !). En même temps, elle a directement traduit cet ouvrage du hamster, ça ne doit pas être très facile !

(∗) et, de surcroît, à cause de cette phrase qui me trotte dans le crâne, envie de réécouter la merveilleuse chanson de J.R. Caussimon pour Ferré : Comme à Ostende (j’ai cette particularité, que je dois partager avec beaucoup de mes semblables, d’associer des musiques à un peu tout ce qui me passe par la tête)

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Article de synthèse (F.E.R./n° spécial/1)

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Photo empruntée sans son consentement explicite à mon ami Pierre Grandmonde

Une petite révision des premiers articles de l’encyclopédie

SI TU CROIS QUE, PARCE QUE TU ARRÊTES DE GRATULER LE CONGRE D’UN PYGEOSOPHE, IL VA SE SENTIR PÉCAMINEUX, TU AS UN SÉRIEUX GRAIN SUR LE SERRE-BOUDIN !

Nota : vous remarquerez que cette photo n’a strictement rien à voir avec le film, mais sincèrement, on s’en fout, parce que tout le monde sait que les photos de petites bêtes, c’est vendeur !

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Pygeosophe (F.E.R.n°4)

( de lachasseauxbetises.be)

( de lachasseauxbetises.be)

F.E.R.n°4)

Pygeosophe : n.m.(ou f.) de pugê, fesse, et sophos, sage.
Bien que le pygeosophe soit plutôt de l’espèce mâle, on peut hélas en trouver aussi de beaux exemples dans la gent féminine.

A ne pas confondre avec le pigeon soft (voir : pigeon), ni surtout avec le philosophe, dont il n’est qu’un cousin de branche lointaine, le pygeosophe affiche une tendance certaine à stocker sa sagesse dans le bas de son dos, autrement dit à penser comme un postérieur.
Il ne s’agit pas, je vous vois déjà partis sur des interprétations délirantes, d’une personne intéressée jusqu’à l’outrance par le sexe opposé (pas « AU » postérieur, mais « COMME UN » !), mais simplement d’un être dont les raisonnements ne voleraient pas plus haut que.
De tels individus, dont l’existence ne saurait manquer de nous affliger, profèrent à l’envi de niaiseuses conclusions sur l’existence.
«Lui ? Un beau spécimen de pygeosophe ! Incapable de sortir d’un discours résonnant de Kf et autres clinquantes conneries … » (Madame Michu)

Si l’on en croit une récente étude de l’O.C.H.(Observatoire des Comportements Humains), on en retrouve des traces dans la nuit des temps, mais leur nombre serait néanmoins en progression impressionnante dans notre pays .
Qu’y faire ? Faut-il de tout…  comme l’affirme le dicton ?
La pygeosophie – nom scientifique de l’affection qui affecte tout pygeosophe digne de ce nom – est jusque là apparue, en effet, comme héréditaire.
 » Quand on est con, on est con » (Georges)

On trouve de nombreux exemples de pygeosophie en politique :
Le « Il faut mettre un frein à l’immobilisme » (du célèbre Babarre) en est un, le « Il doit bien rester un angle de tir pour la paix » (du french toubib BK) en est un autre d’un très beau gabarit.
Mais aussi dans le monde du chaud bise (jamais compris pourquoi on ne dit pas « chaude bise », sans doute parce que ça serait un oxymoron):
« Il a cinq ou six cerveaux remarquablement irrigués » (ze ex first lady, en parlant de son non moins remarquable époux)
Le monde de la publicité et de la finance en est clafouti (voir : clafi) : n’en citons que deux
« Si à trente ans, on n’a pas un 4×4, on a quand même raté sa vie ». (Jacquou, vous savez, ce gars-là !)
« Pourquoi acheter un journal si on peut acheter un journaliste ? » (du tristement célèbre marchand de t.)

Mais revenons à nos postérieurs : les chiffres sont alarmants, et ont amené la communauté internationale à s’interroger : qu’est-ce qui peut justifier la montée en flèche du nombre de pygeosophes ?
« Tè, vé, y en a de plus en plus, et je te le dis, Tounette, ça me con-sterne ! » (une mouette qui passe)

Une opération d’envergure – le Sand Buckett Challenge -, à l’initiative d’un chercheur réputé, le Professeur Hugeworld, a récemment connu les feux de la rampe . Elle vise à financer la recherche contre la recrudescence de cette infirmité, dont on subodore un certain nombre de causes – il y en aurait un « gros moulon », si l’on en croit ses dires (moulon… du provençal moulon, gros tas ; imaginez alors la taille d’un gros moulon).
La campagne de promotion de l’A.R.C.C. (Association de Recherche Contre la Connerie), mise sur pied par les talentueuses assistantes du Professeur (et avec un certain succès), se manifeste par un choix de modalités un peu surprenantes  : elle consiste à demander aux gens de se selfiser se renversant un seau de sable sur le chef, attirant l’attention sur ce mal par une dérision de bon aloi.
Espérons que la recherche porte rapidement ses fruits, pour limiter cette angoissante pandémie.
Comme disait Edith Salade en son temps :
« Face à un problème, il n’y a pas 36 solutions : il faut lui trouver une solution. »

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Délivrez-nous de la tentation (8)

Dans la promo des moyens, aujourd’hui, ça s’agite, ça rigole, ça se raconte des blagues en parlant assez fort. Ça rentre en cours un peu en vrac, c’est à la fois paisible, souriant, et un peu excité.
La rentrée est passée depuis un mois, l’ambiance est bon enfant.

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Fragment d’affiche des Docks du Sud, manifestation musicale du mois d’octobre à Marseille

Ils en sont à ce que certains analystes de la chose pédagogique appellent « la phase du bonbon » : moment où un groupe a déjà eu quelques heures de vol collectif, où chacun a trouvé sa place, s’est positionné, a gagné les marques d’attention dont il avait besoin, et où une relation conviviale et chaleureuse commence à s’installer.

Avec la sensation qu’ils sont sur un même bateau, et que c’est bien !
Tous les groupes passent par là : les échanges se repèrent aisément de l’extérieur. Là où ils étaient un peu figés l’an dernier, ce sont maintenant des vidéos youTube regardées ensemble, des passages devant le tableau d’affichage pour monter des groupes, des sous-groupes en fonction des parcours qu’ils commencent à choisir, des douceurs, des bonbons, des choses moins licites aussi, des rires dans les couloirs, des câlins. Des rapprochements, parfois des couples, se font et se défont.

Je suis étonnée de les voir si décomplexés : le contact physique, qui était plutôt banni dans ma jeunesse – pourtant, j’étais de la génération révolution sexuelle -, est aujourd’hui courant. Ils s’embrassent, ils se touchent, le plus simplement du monde.

La fille sage au tutu me propose un bonbon spaghetti vert, totalement chimique, au nom d’onomatopée (Slurp, ou quelque chose du genre) en entrant en cours. Je décline l’offre. Ses copines en veulent aussi. Elle est toujours gentille. Elle est toujours au premier rang. Elle leur en donne. Elles se régalent, et me regardent avec des lèvres et des sourires un peu verts. Leur truc, c’est pas seulement chimique, ça déteint aussi, j’ai eu raison de m’absteniravec l’histoire des martiens, même si ce n’est pas la même promo, je les entends déjà jaser !
J’ai eu un petit malaise la semaine dernière, j’ai dû arrêter le cours en plein milieu, elle me demande de mes nouvelles, et me dit que je leur ai manqué. Je prends ça comme une marque d’attention. Je remercie. De mon temps, on n’aurait jamais dit une chose pareille à un prof. Chacun son camp, chacun sa vie. On ne pactise pas. Eux, ils n’ont pas peur d’être ouvertement affectueux.

Je pense à une réunion à laquelle je suis allée l’an dernier, avec des huiles du ministère venues nous expliquer qu’il fallait être rationnels et rentables, chercher la réussite, l’insertion, être pro-fes-sion-nels !  Ils avaient évoqué plusieurs fois la prise en compte de mystérieuses « parts de marché », avant qu’un enseignant présent leur demande de quoi ils parlaient. Ils avaient répondu que c’était de ce que nous nommions « les étudiants ».
Je regarde la fille sage, j’essaie d’y penser en termes de part de marché, j’échoue. Je ne suis pas bien douée pour ce genre de choses.

Au premier rang aussi, mais de l’autre côté de la salle, un groupe de garçons. Ils sont affairés, en ce début de cours, au moment où tous s’installent et où le calme tarde à venir, autour des constructions de l’un d’entre eux., T., cheveux longs, chapeau, lunettes orange, guitare en bandoulière, démarche élastique du gars détendu. Lui non plus, il n’a pas une gueule de part de marché (ni d' »atmosphère – atmosphère » non plus – je songe qu’ils ne connaissent certainement pas cette réplique). Il est allé chez Ikea, en revanche, je peux le déduire facilement de l’aspect de son bureau.

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Son copain M. lui dit, admiratif, qu’il pourrait être en arts plas’.
Décidément, ça pourrait coller avec la fille sage au tutu, ils sont tous les deux dans le même rayon! Je ne sais pas s’ils s’en sont rendus compte. Ils ne paraissent pas exactement du même monde, mais qui sait quelle alchimie peut se créer dans l’année.

Je laisse les garçons congratuler T. et l’admirer deux minutes, puis je dis « bon ».

Ils l’entendent comme le signe que les affaires reprennent.
– Qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui, m’dame ?
Bonne volonté affichée de quelques uns, mais certains sont encore ailleurs, un peu dispersés, dans une autre histoire.
Je mets le paquet pour attirer l’attention et pouvoir démarrer vraiment. La méthode ad hoc qui me vient sur le moment, c’est le subjonctif ; avec ça, je suis certaine de faire le buzz !
– Eh bien, j’aurais souhaité que vous tentassiez d’abord de mémoriser la musique que je vais vous faire entendre.
Dans les rangs, j’entends l’écho rieur : tentassiez, tentassiez, elle a dit tentassiez, ha ha ha… ah, cette prof, quand même, toujours à blaguer… et ceux du fond… qu’est-ce qu’elle a dit ? tentassiez ?
T. relève la tête.
– Tentassiez, m’dame, vous voulez dire… euh… c’est comme tentation ? 

Les autres opinent du bonnet. La tentation, ils en ont entendu parler. Peut-être que tentassiez, c’est une variante locale ? un langage spécial prof ?
Tout le monde se met au travail.
Avec un regard amusé vers moi, de temps à autre.
Tentassiez, quand même… un peu zarbi, la prof !
Le cours se termine, on a bien bossé.
Ils sortent. Polis, amicaux, adorables.
Chacun y va de son petit mot en passant la porte : bonne soirée, m’dame, merci, à demain.
T. et son copain M. s’attardent un peu, T. regroupe ses crayons. Ils ont envie de contact, je le vois. Mais on doit laisser la salle à une autre promo, et un autre prof. Ils s’en vont eux aussi vers d’autres cours.

En passant la porte, T. me dit avec un grand sourire : allez, gros bisous, m’dame !
M. n’est pas en reste : oh voui, bisous !

Ils sont comme ça, affectueux et désarmants.

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Fahrenheit 451 (7)

Fahrenheit 451

Fahrenheit 451

J’arrive sur mon lieu de travail plus tôt que d’habitude. J’ai quelques bricoles à faire avant le début du premier cours du matin, et j’aime bien prendre quelques instants dans la salle encore tranquille. Me préparer à ma journée.
La porte de ma salle est ouverte et en voilà trois, de ceux que j’attends, qui me demandent s’ils peuvent me parler. Ils sont bien en avance. Et assez agités.
Ils m’expliquent, se coupant la parole l’un l’autre, avec des voix nerveuses et tendues, sans vraiment articuler, qu’ils viennent de se faire agresser, dans l’enceinte de l’établissement  « d’excellence » où je travaille. Leurs mots se mêlangent, se cognent, se bousculent.
Je me montre un peu étonnée, cet endroit n’étant pas a priori un haut lieu de délinquance et d’insécurité.
Peu à peu, leurs interventions entremêlées finissent par éclaircir ce qui leur est arrivé.

La salle jouxte un patio arboré dans lequel ils aiment à se retrouver, discuter, jouer. C’est leur lieu, LEUR annexe.

Dans cet endroit, sont apparus il y a quelques temps des containers, deux, gros, qui leur ont pris les meilleures places au soleil, là où l’herbe était assez généreuse pour leur permettre une pause moelleuse entre deux cours.
Ce matin, ils ont eu l’idée de monter sur une souche qui jouxtait un des containers, pour découvrir qu’il était plein de livres.
– mais plein de chez plein ! chais pas, y en a au moins mille…
Ils y ont regardé de plus près, ont feuilleté des ouvrages qui étaient à portée de main, et ont décidé de récupérer chacun deux ou trois ouvrages qui leur semblaient intéressants, des romans jamais lus mais dont ils avaient entendu parler.
Au moment où ils ont sauté de la souche, est apparu un vigile avec un chien, payé, leur a-t-il dit, pour protéger les containers, pour empêcher tout « contrevenant » de se saisir d’un des ouvrages.

Il a ajouté que prendre un livre était totalement interdit et illégal. Il était assez menaçant, même s’ils ne savaient pas exactement m’expliquer la nature de la menace.
– M’dame, on n’est pas des contrevenants. On lui a dit qu’on ne savait pas que les livres étaient à quelqu’un, et qu’on allait tout de suite les rendre.

– Il nous a dit qu’ils n’étaient à personne, mais que personne n’avait le droit de les récupérer. Il fallait qu’ils soient jetés, et c’est tout.

– Il a raconté je ne sais quoi sur le fait que du matériel d’état, on ne pouvait pas le voler.
– On a essayé de discuter, moi, je ne comprends pas qu’on mette un livre à la poubelle, et encore moins qu’on ne puisse pas le prendre. Vous trouvez que prendre un truc dans une poubelle, c’est du vol, vous ?
– Moi, ça m’a fait penser aux yaourts jetés par les grandes surfaces, qu’on doit laisser jeter, alors qu’ils sont encore bons, et qu’il y a des gens qui meurent de faim. Je lui ai demandé quel était le problème, s’il y avait une date de péremption sur les livres, et comment ils vont les détruire ; alors, il s’est énervé, il s’est mis à hurler que ça suffisait, et qu’on allait dégager de là, et vite. Il nous a vraiment fait peur.
– Vous y comprenez quelque chose, vous, m’dame ? On est dans un lieu de culture, et prendre un livre pour le lire, c’est interdit ! C’est complètement dingue.

– En plus, il va pleuvoir aujourd’hui ! le container ne ferme pas…

Ils sont dans l’incompréhension la plus grande. Et dans l’émotion d’avoir été traités sans ménagement, comme s’ils étaient des voleurs. Pour une fois qu’ils voulaient des livres ! Un des trois, un garçon sensible, poli, très fin, en tremble encore, je le vois bien. Il en a des larmes aux yeux. Moi aussi.

Comment leur expliquer l’inexplicable ?
Il y a quelques mois, on nous a demandé de « désherber » nos bibliothèques, en choisissant des ouvrages à jeter, pour centraliser les livres restants dans une seule grande bibliothèque accessible à tous, moderne, complètement informatisée etc.
Que la cause profonde soit prioritairement une volonté de réduction des personnels, et que toute décision soit toujours maintenant prise pour des raisons de seule économie est quelque chose qui apparaît assez clairement, mais ce n’est pas dit. Tout est paré – ou recouvert – d’un discours pompeux et technocratique, avec ce vocabulaire moderne qui me donne des frissons : il faut « rentabiliser » l’espace et « optimiser » les fonds, « gérer » tous les doublons, tous les livres peu empruntés (c’est-à-dire les dégager), étudier la « faisabilité » de la nouvelle organisation. Et j’en passe.

Comment leur dire, à ces trois jeunes qui me regardent, et qui attendent que je décrypte pour eux la folie du monde, que je la rende compréhensible, qu’il est réellement fou et que je suis impuissante à en dégager une quelconque logique. Que mon pouvoir de prof ne peut rien contre sa marche inexorable.
Comment leur faire part, sans les désorienter plus encore, des associations auxquelles ce terme de désherbage me conduit, moi pour qui la bibliothèque, dans une maison, est le lieu le plus important ?

J’oscille entre l’évocation possible des autodafés hallucinés d’une société totalitaire qui veut éradiquer pensée et culture, ceux-là mêmes décrits par Ray Bradbury, dans un des livres qui ont marqué ma jeunesse, et les connotations du mot lui-même : le désherbage des jardins consiste à supprimer des mauvaises herbes – ou des « adventices », drôle de mot « scientifique » qui fait mieux passer la mort de la verdure -, ou des plantes indésirables, au nom d’une sorte d’eugénisme – on garde les plantes les plus « belles », et on élimine « radicalement » les autres, avec de l’herbicide, ou avec des brûleurs qui font naître en moi d’autres images de destruction, de napalm et de rizières.
Appliqué à des livres, ce mot technique, pragmatique – paraît-il le terme professionnel juste – me fait froid dans le dos.
Je fais partie des gens qui pensent qu’aucun mot n’est innocent.
« Je suis la mauvaise herbe, braves gens, braves gens »…Brassens, qui me passe en tête un instant, ne m’est d’aucun secours.

Lorsque mes collègues et moi avons, un peu mollement – parce qu’on ne parvenait pas à y croire vraiment -, demandé s’il y avait des quotas, pensant qu’on pourrait ne supprimer que quelques ouvrages vraiment abimés, il nous a été répondu que le désherbage devait être pratiqué à hauteur de 90% d’un fonds.
Neuf livres sur dix ! Comment choisit-on les rescapés ?

Personne d’entre nous n’a pu s’y résoudre : nous sommes des gens qui ont été nourris aux livres autant qu’aux nourritures terrestres – tiens, voilà que j’évoque mon bonheur à suivre les envolées lyriques de Nathanaël, me demandant si le livre a vieilli, si je peux encore le trouver et le relire, et que passent dans ma tête, furtivement, d’autres personnages de papier que je salue d’un bref sourire – alors, « on » a payé des entreprises de nettoyage pour vider les bibliothèques en notre absence, et en mettre les contenus dans des lieux gardés, avant destruction complète. Et pas 90% des contenus, non, mais 100% pour certaines bibliothèques « inutiles » (comme le grec ancien, ou l’histoire).
Finalement, hein, la grande bibliothèque unique n’est pas extensible autant qu’on le pensait au départ (la faisabilité serait donc peu faisable ? mais comment est-ce possible, après tant d’études, d’experts, de planification ?)
Des effaceurs de mémoire, de culture, de pensée, voilà à qui nous avons affaire.
Le gâchis élevé au rang de règle suprême d’une société qui n’en finit plus dans sa chute.

Que dire à ces jeunes devant moi ? Ils attendent… ils espèrent quelque chose de moi, là, juste là, dans cette minute précise où ils sont venus se décharger de leur désarroi. Qu’un adulte au moins soit à la hauteur.
Je lis dans leur regard un doute envers moi qui ne peux rien pour empêcher ça sur mon propre lieu de travail.
En même temps, du fond de la noirceur qui m’étreint, monte une pointe d’optimisme, devant leur réaction. Que la destruction des livres autant que l’empêchement de les récupérer ne leur semblent normal est finalement porteur d’espoir.
Ils sont toujours là. Comment leur faire comprendre l’absurde ?
Je crains de ne pas y parvenir, je ne le comprends pas moi-même.
Les autres arrivent, se pressent à la porte, c’est l’heure.

Tout à l’heure, un peu avant la fin du cours, j’arrêterai la musique, et je prendrai le temps de leur raconter, à tous, l’histoire des « hommes livres » de Ray.
Juste avant qu’il ne pleuve.

©Bleufushia

Et relire Ray Bradbury…

« Un livre est un fusil chargé dans la maison d’à côté. Brûlons-le. Déchargeons l’arme. Battons en brèche l’esprit humain. »
« Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de « faits », qu’ils se sentent gavés, mais absolument « brillants » côté information. Ils auront alors l’impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement alors qu’ils feront du sur-place. Et ils seront heureux. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. C’est la porte ouverte à la mélancolie ».

« Et pour la première fois je me suis rendu compte que derrière chacun de ces livres, il y avait un homme. Un homme qui les avait conçus. Jamais cette idée ne m’était venue. »
Ray Bradbury,
Fahrenheit 451 (1955)


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Pécamineux (F.E.R. n°3)

Le Rêve de la femme du pêcheur  (Hokusai)

Le Rêve de la femme du pêcheur (Hokusai)

F.E.R. n°3

Pécamineux : adj., de peccatum, péché.
A ne pas confondre avec peccamineux, qui est un proche parent qui a l’honneur de Little Bob, mais auquel les deux « c » confèrent un air infiniment plus grave.

Notre pécamineux à nous définit quelqu’un de pas très net sur le plan de la conscience et ce, pour des raisons variées qui ne nous regardent pas ici.

« Depuis qu’il avait embrassé Zézette malgré elle, pécaïre, il se sentait tout pécamineux. » (Mauriac)
« Oui, je sais, parce que mes mains sont sales, tu crois mon âme pécamineuse itou. Sache qu’il n’en est rien, mon cher ! » (Sartre, lettre posthume à Léon-Paul Fargue – précisons ici que c’est LPF qui était posthume, c’est-à-dire qu’il avait les deux pieds, et le reste, dans l’humus, ce qui rend assez admirable la volonté de Sartre de faire fonctionner malgré tout les PTT !)

Lorsque l’individu est noir de pécamine, si cela a tendance à le rendre malade, avec des symptômes allant de la légère démangeaison intime (où ? c’est intime, ne comptez pas sur nous vous fournir de plus amples explications) jusqu’à l’irritation pruritesque de son for intérieur, il peut être qualifié (derechef et par extension) de pécaminé.
« Tout pécaminé et blême, il s’en fut vers le lointain… » (Lamartine)

Nous n’avons aucune information à propos de l’efficacité possible du traitement contre le puceron noir du pêcher sur le noir de pécamine. Nous suggérons cette recherche salutaire à qui voudra.

NB à l’heure où nous apprêtons à publier cet article, deux choses :

une précision : si nous avons décidé de donner à voir à nos lecteurs une pécamineuse en action, c’est après mûre réflexion, considérant que cette vision pourrait leur permettre, à l’avenir, de mieux reconnaître le pécaminé croisé au milieu de la foule. Nous les prions cependant de bien vouloir croire en la blancheur persil de nos intentions (nous ne sommes résolument pas paic-amineux, cela reste une marque rivale).

un ajout : un de nos lecteurs – qu’il soit là remercié – nous a signalé un article*  faisant état de la demande singulière d’un cardinal, au cours d’un synode en cours (remarquez l’élégance de la construction en arche qu’apporte la précision de date – mais passons) : que soit « bannie du vocabulaire de l’Eglise la notion même de pécamine. Il fait référence à un couple australien qui, ayant demandé le mariage en tant que « sacrement sexuel » (nous imaginons mal en quoi cela consiste, d’ailleurs : peut-être une aspersion de roustons ?), se l’est vu refuser pour cette même raison.

Le cardinal avance un argument mystique imparable : il trouve que tout cela n’est pas très bon pour la réfection possible de l’église, et qu’en supprimant l’idée même de péché, l’église s’éviterait désormais bien des atermoiements douloureux et dommageables. Et hop, deux pavés écrasés avec la même mouche !  Les troncs débordants, et le jardin des délices à notre portée !

Jérôme Bosch

Jérôme Bosch

Si nous ne formulons aucun avis sur ce couple australien – dans le cadre de l’Encyclopédie, nous nous contentons d’oeuvrer pour la science -, nous posons en revanche, in petto, la brûlante question : ce cardinal est-il lui-même atteint de pécamine ? (proposer la suppression du péché, quand même, il y va fort ! Ca serait faire disparaître le fonds de commerce de l’église. Et comme dirait le grand Bobby, quand le fonds fond…)
D’une question en découle une autre, non moins brûlante : qui est en définitive le plus pécamineux des deux (enfin, des trois) ?
Je laisse la réponse à votre sagacité.

 * « Vivre dans le péché » – romandie.com (7 octobre 2014, 18 h 37)

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Serre-boudin (F.E.R. n°2)

Christian Tagliavini : série "Dame di cartone"

Christian Tagliavini : série « Dame di cartone »

Vous l’attendiez, le voici le voilà, le deuxième article des Fragments Encyclopédiques Raisonnés.
Vous remarquerez que l’ordre de parution est aléatoire : ni le sens, ni le tyrannique alphabet ne président au choix du sujet d’un article.
Seule la liberté guide mes pas.

F.E.R. n°2

Serre-boudin : n.m., inv. (des serre-boudin).
D’origine incertaine, ce mot est uniquement utilisé, de nos jours, dans la phrase : avoir un grain sur le serre-boudin.

L’historique de l’expression se révèle assez complexe et, par les glissements nombreux et surprenants qui ont permis son éclosion, de nature à passionner tous les amoureux de la langue française.
Dans un premier temps, l’usage le désigne comme un dérivé du mot casquette (qui serre la tête).
Déjà au XVIème siècle, on en trouve des emplois, au sens premier.

« Il enleva son serre-boudin : apparurent alors les stigmates du coureur cycliste. » (Agrippa d’Aubigné)

Le couvre-chef s’est mis peu à peu, au fil des siècles, à désigner la chose même qu’il protégeait : le front d’un individu.
Dès le XIXème siècle, on rencontre cet usage.

« Il avait le serre-boudin soucieux» (Lamartine) ;

« Une ride, sillon profondément gravé dans son serre-boudin, imprimait une expression grave sur son visage glabre. » (Victor Hugo) *

ou encore : « Ils avançaient vers le troisième âge et de fines ridules striaient déjà délicatement leur serre-boudin. » (Henri de Régnier)
Dans la mouvance freudienne, une équipe de chercheurs travaillant sur l’inscription dans le soma des déviances psychologiques dénombre quelques cas dans lesquels le front des personnes atteintes de folie (même légère) affiche de légères irrégularités, des bosselures (bosselure : « enfonsure du crane, sans fracture ny division » – Paré, in The Littré des familles).

Une communication (12 mars 1928 : Dr Mabuse) fait part de l’adoption, par la communauté scientifique, d’un terme général pour désigner l’ensemble de ces manifestations physiques : les « grains ». Le choix de ce terme se réfère très probablement au « grain » de folie, bien connu des lecteurs.
Il n’en fallait pas plus pour que l’expression « avoir une araignée au plafond » devienne notre « avoir un grain sur le serre-boudin ».

L'araignée qui pleure (Odilon Redon)

L’araignée qui pleure (Odilon Redon)

Cette acception se répandit à la vitesse de la lumière. Un ouvrage de dimension normale ne suffirait pas à en recenser tous les emplois dans la littérature du siècle passé.
Nous n’en fournirons ici qu’un exemple :

« Ouh, rien qu’à le regarder deux secondes, je subodore sans peine le grain sur le serre-boudin ! » (Cocteau)

* dans cette citation du grand Totor, vous ne serez pas sans remarquer les répétitions/allitérations entre gravé, grave, glabre : du grand art !

©Bleufushia