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La liberté est à 150 mètres (9)

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Reve-realite-1J’évoquais récemment, avec une vieille amie avec laquelle j’ai fait mes études, l’année où nos voies se sont séparées.
Drôle d’année dans ma vie, dont j’aurais eu tendance à dire, spontanément, qu’il ne s’y était strictement rien passé de notable. D’autres se sont allongés pour moins que cela, je sais !
Rien, à ceci près qu’on y avait, elle et moi, fait nos débuts dans la « vie ».

Et que l’idéalisme qui nous avait agitées pendant le temps de la fac était toujours aussi vivace en nous.
Etrange expression, quand même, que celle « des débuts » dans la vie, à moins de considérer qu’il y en plusieurs, ce que le pluriel tendrait à souligner ? (la question reste entière pour moi)

A y mieux regarder, cette année me semble moins anodine que les vagues souvenirs qui nous en restaient, tant à l’une qu’à l’autre, pendant cette discussion à bâtons rompus que nous avions, à une terrasse de bistrot sur le port de Toulon, où elle habite maintenant.
Allongée, chez moi, après l’avoir quittée, je profite qu’elle a soulevé par ses souvenirs le tapis épais qui recouvre cette époque pour y regarder dessous, un peu, juste un peu…

Trois moments de cette année-là, trois flashes qui me restent.
Je décroche le diplôme attendu ! apte au service…
L’inspectrice qui me le décerne ne me serre même pas la main et prononce avec un sale sourire ironique : « bravo, vous en avez maintenant pour 37 ans et demi » ; ce sont ses paroles de félicitation, qui me glacent.
Bienvenue dans le monde des adultes !
Depuis, les 37 ans et demi en sont devenus 41 et 7 mois (c’est-à-dire, concrètement, pour moi, 42), et quand on compte, on n’aime pas… mais c’est une autre histoire.
Ce qui me noue l’estomac à ce moment-là, c’est la conscience subite que je suis liée à une institution, à la vie à la mort, moi qui me rêvais libre de toute attache. Même si je n’ai jamais imaginé faire un autre métier, j’appartiens à une génération utopiste, qui rêve d’autres rapports sociaux. Mais l’idée d’instruire et d’éduquer comme vecteur d’émancipation et outil de lutte, au sein du service public, s’accorde paradoxalement un peu mal avec le fait de s’enchaîner à un emploi.
En même temps, je n’ai jamais quitté le lien à la réalité : sans travail, pas de liberté.

dretOJ’en avais rêvé, de cette indépendance financière, de ce moment où l’on quitte ses parents, je ressentais, depuis le bac, comme une urgence à m’éloigner, à voler de mes propres ailes, à colorer la vie de ma propre palette…
Donc, allons-y, travaillons ! La route s’ouvre, l’avenir est là.
Le monde me semble, tout à coup, étrangement gris.

Passe un été au cours duquel meurt la personne à qui j’attribuais dans ma tête la place de mère, me poussant à couper tous les cordons.
D’accord, j’ai compris ! Le symbole est clair, je suis maintenant « grande », malgré la sensation qui me poursuit encore de la gamine en moi.
Et de l’incommensurable douleur de la perte.

C’est la rentrée, et dès le premier jour, je prends conscience que mon indépendance n’en est pas une : le changement de situation n’est pas totalement un changement de rôle, et j’ai troqué des parents étouffants contre un chef arrogant et dominateur, dernier maillon d’une hiérarchie pesante.
Je me retrouve dans un rôle qui me serre aux entournures, prof responsable de son image, comptable de ses actions, coincé dans des contraintes en tout genre.
Ça n’a rien à voir avec le fantasme que je me faisais de mon métier.

La liberté a un goût un peu âcre, je n’avais pas imaginé le monde comme ça.

Trop tard, il y fait froid et je m’y déplace comme dans une sorte de brouillard. Et ce qui m’a donné chaud jusque là me semble loin.

sansentravesb

A l’extérieur, je me bagarre, j’ai toujours été comme ça, rebelle, allant au front les poings faits. Même pas peur ! je ne suis pas du bois qu’on abat.
A l’intérieur, j’ai du mal à respirer. Je me débats plus que je ne me bats.
Ma palette se remplit de teintes sans éclat, de routines sans soleil. Je me demande où est ma place. Si tout ça a un sens.

Le tirage au sort m’a fait démarrer ma carrière à Toulon, ville dans laquelle j’avais déjà accompli trois années interminables de lycée. J’ai été tentée plusieurs fois, lycéenne, de sécher, mais la ville est tellement glauque qu’elle décourage toute tentative d’évasion. Mon année de terminale a été hantée par l’hypothèse (totalement improbable, au demeurant) d’un échec au bac, et de l’impossibilité évidente de supporter cette ville un an de plus.
Et là, au moment même où des « lendemains glorieux » démarrent, retour à la case départ.

Comme un mauvais kharma qui me colle aux basques…

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la liberté est toujours plus loin… (photo prise dans le vieux « Chicago », à Toulon)

Et aucun dé magique, même truqué, ne peut me permettre de tailler la route, de m’échapper loin, très loin de la ville militaire, de Cuverville, de Chicago, du port qui ne parvient même pas à être un endroit intéressant (j’adore les ports, mais celui-là est le seul que je connaisse qui s’est débrouillé pour être laid).
Non, le même lieu gris, gluant d’ennui, et la sonnerie des chantiers qui rythme la vie, encore et toujours, enfin, si on peut appeler ça la vie : le labeur, réglé, sous coupe.

Curieuse découverte : gagner sa vie, c’est aussi, d’une certaine façon, passer à côté d’elle.

Cette année-là n’est pas la fin de mon enfance – sait-on jamais quand l’enfance finit en nous ? -, elle n’est que le début de ma vie professionnelle, ce moment où le principe de réalité prend le pas, d’une façon démesurée, sur le principe de plaisir.
Ce moment où on sait que la vie n’aura jamais les couleurs qu’on imaginait… que toute réussite sonne le glas de nos rêves les plus fantaisistes, ceux qui nous correspondent le mieux.
Au moment où on s’y attend le moins, on s’en prend – comme on disait à mon époque – plein la gueule pour pas un rond. Même s’il y a enfin des ronds à la clé ! Et que, malgré tout, c’est infiniment mieux que rien.

Au moment où je suis proche de la fin de cette période de ma vie, et où je m’achemine vers de nouveaux débuts, je ne suis pas certaine que j’ai aimé ou que j’aime cette année-là.

Qui a dit du passé qu’il était simple ?

©Bleufushia

NB pour les non toulonnais, Chicago est le nom du quartier chaud de Toulon, et Cuverville, celui d’une statue sur le port, devant la mairie, assez laide et qui a la particularité de regarder la mer, et donc…

10 réflexions sur “La liberté est à 150 mètres (9)

  1. Merci de ce nouvel opus avec tout ce que croiser une amie fait remonter à la surface… On laissera quelques noyés dans la rade de Toulon… J’aime beaucoup la photo Abri – Place de la liberté à150m ! Une autre dure réalité d’une autre époque !

  2. Comme un vieil air de blues derrière ta chronique… Etre adulte, c’est toujours être en deçà de ses rêves.
    Et c’est difficile à avaler.
    J’aime le ton mélancolico-décalé, qui te donne à voir, mais aussi ramène des effluves de cette époque-là.

  3. Récit en demi-teinte, entre bribes de rêves et fragments de réalités qui ne correspondent que peu à nos représentations et à nos attentes. J’aime beaucoup.
    Par ailleurs, je ne connais pas Toulon, mais tu peux être certaine que je n’y mettrai pas les pieds 😀

  4. 33 ans aujourd’hui que j’ai signé pour 37 ans et demi…
    Et le tunnel vers la liberté est bien plus long que 150 mètres.

    • Drôle d’impression de penser à ça, douce amère.
      Les 37 ans et demi font partie des promesses d’un autre monde (qui n’engagent que ceux qui les ont crues, comme disait l’autre). Il reste un petit goût de boue sous la langue, surtout quand on voit ce qu’est devenu le service public que toi et moi – et d’autres – on a essayé de respecter !

  5. Génial, j’ai pas le temps de tout lire, mais c’est beau… Juste il manque un ou plusieurs mots dans la première phrase qui bloque le lecteur un peu comme si on bégayait sa lecture au démarrage. Je repasse pour me noyer de bleu

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