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Délivrez-nous de la tentation (8)

7 Commentaires

Dans la promo des moyens, aujourd’hui, ça s’agite, ça rigole, ça se raconte des blagues en parlant assez fort. Ça rentre en cours un peu en vrac, c’est à la fois paisible, souriant, et un peu excité.
La rentrée est passée depuis un mois, l’ambiance est bon enfant.

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Fragment d’affiche des Docks du Sud, manifestation musicale du mois d’octobre à Marseille

Ils en sont à ce que certains analystes de la chose pédagogique appellent « la phase du bonbon » : moment où un groupe a déjà eu quelques heures de vol collectif, où chacun a trouvé sa place, s’est positionné, a gagné les marques d’attention dont il avait besoin, et où une relation conviviale et chaleureuse commence à s’installer.

Avec la sensation qu’ils sont sur un même bateau, et que c’est bien !
Tous les groupes passent par là : les échanges se repèrent aisément de l’extérieur. Là où ils étaient un peu figés l’an dernier, ce sont maintenant des vidéos youTube regardées ensemble, des passages devant le tableau d’affichage pour monter des groupes, des sous-groupes en fonction des parcours qu’ils commencent à choisir, des douceurs, des bonbons, des choses moins licites aussi, des rires dans les couloirs, des câlins. Des rapprochements, parfois des couples, se font et se défont.

Je suis étonnée de les voir si décomplexés : le contact physique, qui était plutôt banni dans ma jeunesse – pourtant, j’étais de la génération révolution sexuelle -, est aujourd’hui courant. Ils s’embrassent, ils se touchent, le plus simplement du monde.

La fille sage au tutu me propose un bonbon spaghetti vert, totalement chimique, au nom d’onomatopée (Slurp, ou quelque chose du genre) en entrant en cours. Je décline l’offre. Ses copines en veulent aussi. Elle est toujours gentille. Elle est toujours au premier rang. Elle leur en donne. Elles se régalent, et me regardent avec des lèvres et des sourires un peu verts. Leur truc, c’est pas seulement chimique, ça déteint aussi, j’ai eu raison de m’absteniravec l’histoire des martiens, même si ce n’est pas la même promo, je les entends déjà jaser !
J’ai eu un petit malaise la semaine dernière, j’ai dû arrêter le cours en plein milieu, elle me demande de mes nouvelles, et me dit que je leur ai manqué. Je prends ça comme une marque d’attention. Je remercie. De mon temps, on n’aurait jamais dit une chose pareille à un prof. Chacun son camp, chacun sa vie. On ne pactise pas. Eux, ils n’ont pas peur d’être ouvertement affectueux.

Je pense à une réunion à laquelle je suis allée l’an dernier, avec des huiles du ministère venues nous expliquer qu’il fallait être rationnels et rentables, chercher la réussite, l’insertion, être pro-fes-sion-nels !  Ils avaient évoqué plusieurs fois la prise en compte de mystérieuses « parts de marché », avant qu’un enseignant présent leur demande de quoi ils parlaient. Ils avaient répondu que c’était de ce que nous nommions « les étudiants ».
Je regarde la fille sage, j’essaie d’y penser en termes de part de marché, j’échoue. Je ne suis pas bien douée pour ce genre de choses.

Au premier rang aussi, mais de l’autre côté de la salle, un groupe de garçons. Ils sont affairés, en ce début de cours, au moment où tous s’installent et où le calme tarde à venir, autour des constructions de l’un d’entre eux., T., cheveux longs, chapeau, lunettes orange, guitare en bandoulière, démarche élastique du gars détendu. Lui non plus, il n’a pas une gueule de part de marché (ni d' »atmosphère – atmosphère » non plus – je songe qu’ils ne connaissent certainement pas cette réplique). Il est allé chez Ikea, en revanche, je peux le déduire facilement de l’aspect de son bureau.

 ©Bleufushia

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Son copain M. lui dit, admiratif, qu’il pourrait être en arts plas’.
Décidément, ça pourrait coller avec la fille sage au tutu, ils sont tous les deux dans le même rayon! Je ne sais pas s’ils s’en sont rendus compte. Ils ne paraissent pas exactement du même monde, mais qui sait quelle alchimie peut se créer dans l’année.

Je laisse les garçons congratuler T. et l’admirer deux minutes, puis je dis « bon ».

Ils l’entendent comme le signe que les affaires reprennent.
– Qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui, m’dame ?
Bonne volonté affichée de quelques uns, mais certains sont encore ailleurs, un peu dispersés, dans une autre histoire.
Je mets le paquet pour attirer l’attention et pouvoir démarrer vraiment. La méthode ad hoc qui me vient sur le moment, c’est le subjonctif ; avec ça, je suis certaine de faire le buzz !
– Eh bien, j’aurais souhaité que vous tentassiez d’abord de mémoriser la musique que je vais vous faire entendre.
Dans les rangs, j’entends l’écho rieur : tentassiez, tentassiez, elle a dit tentassiez, ha ha ha… ah, cette prof, quand même, toujours à blaguer… et ceux du fond… qu’est-ce qu’elle a dit ? tentassiez ?
T. relève la tête.
– Tentassiez, m’dame, vous voulez dire… euh… c’est comme tentation ? 

Les autres opinent du bonnet. La tentation, ils en ont entendu parler. Peut-être que tentassiez, c’est une variante locale ? un langage spécial prof ?
Tout le monde se met au travail.
Avec un regard amusé vers moi, de temps à autre.
Tentassiez, quand même… un peu zarbi, la prof !
Le cours se termine, on a bien bossé.
Ils sortent. Polis, amicaux, adorables.
Chacun y va de son petit mot en passant la porte : bonne soirée, m’dame, merci, à demain.
T. et son copain M. s’attardent un peu, T. regroupe ses crayons. Ils ont envie de contact, je le vois. Mais on doit laisser la salle à une autre promo, et un autre prof. Ils s’en vont eux aussi vers d’autres cours.

En passant la porte, T. me dit avec un grand sourire : allez, gros bisous, m’dame !
M. n’est pas en reste : oh voui, bisous !

Ils sont comme ça, affectueux et désarmants.

©Bleufushia

7 réflexions sur “Délivrez-nous de la tentation (8)

  1. Quelle saveur, ces moments pris sur le vif ! j’adore

  2. Attention! d’ici que tu sois affublé du sobriquet de « Tante Acier » y’a pas loin 🙂

    • Hi hi, j’y avais pensé… et j’avais même pensé à répondre à l’étudiant que c’était plutôt comme tente à fer (ce qui ne veut rien dire, je te le concède, c’est pour cela que j’avais, somme toute, préféré me taire.
      Avec toutes les blagues que je peux faire, je dois déjà en avoir plus d’un, de surnom !

  3. Je suis très sensible à la tendresse qui sourd de tes notations, de ce récit en demi-teinte, souriant. On a l’impression d’y être, et que le temps, dans cette salle, s’écoule avec malgré tout un certain bonheur.

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