bleu fushia

always blue

Ma vie sur Mars (5)

6 Commentaires

DSC_9530

2 h 30 ? 9 h 30 ? en tout cas, quelle est longue, la journée ! (photographié dans ma salle, sur la table du deuxième rang) ©Bleufushia

Hier, j’ai l’idée un peu saugrenue de présenter aux têtes brunes et blondes auxquelles je professe une chanson de Boris Vian, « La java martienne ».
Ces têtes brunes et blondes-là, filles et garçons à géométrie capillaire et looks variés, sont inscrites dans une filière qui doit les amener, d’ici deux ans, à enseigner en collège. Ils sont bons, sérieux, intelligents, fort agréables, assez enthousiastes en général, et relativement loufoques pour certains. Chose qui me réjouit, qu’ils ne soient pas « au carré ».
Le propos du cours du jour est de la chanter en la jouant, et elle contient quelques difficultés qui correspondent pile poil à leur niveau.
Je l’ai toujours trouvée assez marrante, cette chanson. Je sais, elle date un peu – l’âge de leurs grands-parents, en gros – mais elle a un côté BD absurde qui peut les amuser.

Je leur passe un polycop et certains commencent à lire les paroles.
Je sens un problème passer dans l’air silencieux. Justement parce qu’il est silencieux, ce qui est incongru dans cette génération-là.
J’interroge : « quelque chose ne va pas ? ».
Silence encore… que se hasarde à troubler un des meilleurs, V.
– M’dame, on comprend rien à ce texte.
(Ouche, même pas « je », non, direct, « on »)
Un autre en rajoute une couche
– L’auteur doit être un peu pervers, c’est assez dégueulasse, les ventouses, les orgies !
Je me hasarde à leur faire remarquer qu’il s’agit d’une chanson de Boris Vian, que c’est assez dans sa veine habituelle, que la chanson est du genre vaste blague.
Et là, regard totalement vide des foules pas en délire du tout.
A. dit, en prenant le ton et la syntaxe « banlieues » (juste avant, on a parlé de la rediffusion à la télé d’Entre les Murs)
– on sait même pas c’est qui !
Je questionne avec prudence – parce que la réponse que je pressens me laisse sans voix, d’avance : vous n’avez jamais lu ni entendu de Boris Vian ?
Le regard collectif s’opacifie.
Je tente un va-tout : Le déserteur ? (je joue le début, avec les paroles)… rien… L’écume des jours ?… rien…J’irai cracher sur vos tombes, de son pseudo ?… rien… St Germain des Prés, la trompinette ? Arthur ? (y en a un qui s’appelle Arthur, je me dis que ça peut le faire, tentative idiote et désespérée… il me répond, gentil : oui, quoi, m’dame ?).
Le blanc complet.
En moi, un abîme noir.

Je me dis soudain qu’il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark si des gens qui sont passés par le système scolaire, avec succès, jusqu’à fréquenter pendant trois ans une université de Lettres, et particulièrement une section musique, peuvent ne jamais avoir croisé l’oeuvre ni le nom de Boris Vian.
Je brosse un portrait rapide de l’homme, de l’auteur, du musicien, de son univers, mais c’est, étrangement, hors de leur champ. Ils ne connaissent pas, c’est vieux, à dégager voie 12 ! C’est peut-être parce que leur méconnaissance est unanime que ça ne vaut pas le coup de l’intégrer dans leur univers ?
Pourtant, ils sont curieux, vivants. Là, imperceptiblement braqués.
Je me demande si j’évoque la Pataphysique, je renonce.
Malgré tout, je leur conseille d’en lire, évoque mon plaisir à la relecture récente de L’automne à Pékin, cette histoire étrange et prenante. Mais je sais, pour avoir déjà parlé de ça avec eux, que rarissimes sont ceux qui lisent.
Ils m’écoutent, attentifs, gentils. Dans leur regard, je lis qu’ils m’aiment bien, mais que je suis un peu bizarre. Légèrement périmée, comme m’avait dit un de mes fils, le jour d’un anniversaire.

Je reviens à la chanson, en soulignant le nom de la martienne : Porfichtoumikdabicroûté (c’est drôle, non ?)
V. reprend la parole, et dans son ton de voix, j’entends une bonne volonté évidente : il est de ceux qui ont à coeur de rétablir la communication quand elle est un peu défaillante. Il fera un bon prof, c’est certain.
– M’dame, c’est son vrai nom, à la martienne ?
Je le regarde, il n’est pas du tout en train de plaisanter.

En moi, quelque chose se fendille : dans l’interstice créé s’installe la sensation intense de vivre sur une autre planète. La martienne, c’est moi, et je ne sais même plus comment je m’appelle.
J’ai un blanc, encore (blanc et noir, ça doit être parce que je fixe les touches de mon piano !), pendant lequel C. fait une allusion, en riant, à un personnage dont je n’ai jamais entendu parler. Les autres se marrent, ils connaissent, l’atmosphère s’allège.
Un partout, la balle au centre !
Une vitre invisible, mais bien réelle, nous sépare.
On ne vit pas dans le même univers, même si des tas de liens, d’histoires, de rires et d’intérêts partagés, d’émotions communes, de goûts, même, convergents, de complicités tissées au cours des deux années passées nous unissent malgré tout, assez paradoxalement. Même si chaleur et sympathie circulent dans les deux sens.
Avant, je pensais qu’ils n’étaient pas initiés au monde. Avec une conception assez nombriliste, élitiste et vingtiémiste, sans doute, du « monde ».

Peu à peu, ma perception s’inverse et me vient l’idée que c’est moi qui ne suis plus ni de leur monde, ni de leur siècle.

©Bleufushia
Pour ceux d’entre vous qui ne l’auraient pas en mémoire, en voilà une version assez savoureuse des Trois Horaces (et les paroles de la chanson).


La java martienne (Boris Vian)

En descendant de la fusée
Je t’ai trouvée presque aussitôt
Et je suis resté médusé
Tu m’avais pris comme au lasso
Je t’ai suivie sur la pelouse
Tes tentacules autour du cou
Et avec tes petites ventouses
Tu m’as fait des baisers partout
Les musiciens soufflaient sans trêve
Dans leurs bazouks et leurs strapons
Et cette musique de rêve
Me perforait jusqu’au trognon
J’évoquais des orgies superbes
Des bacchanales dans les canaux
Et pendant qu’on s’aimait sur l’herbe
Je fredonnais ces quelques mots

C’est la java martienne
La java des amoureux
En fermant mes persiennes
Je revois tes trois grands yeux
Ça marse toujours, ça marse comme ça
Oui saturne à tour de bras
La java d’amour, martiale java
Que j’ai dansée dans tes bras
C’est la java martienne
La java des amoureux
Toutes tes mains dans les miennes
Je revois tes trois grands yeux

On s’est aimés comm’ dans un rêve
Mais hélas j’ai dû repartir
Et nos amours ont été brèves
Chérie je voudrais revenir
Ton nom me hantera sans cesse
Pendant les longues nuits d’été
Ton nom doux comme une caresse
Porfichtoumikdabicroûté
Un jour je monterai peut-être
Chercher le fruit de nos amours
Cet enfant bâti comme un hêtre
Qui naquit au bout de huit jours
En voyant son père amarsir
Le chéri l’aimera beaucoup
Et prendra pour courir lui dire
Ses treize jambes à ses deux cous

C’est la java martienne
La java des amoureux
En fermant mes persiennes
Je revois tes trois grands yeux
Ça marse toujours, ça marse comme ça
Oui saturne à tour de bras
La java d’amour, martiale java
Que j’ai dansée dans tes bras
C’est la java martienne
La java des amoureux
Toutes tes mains dans les miennes
Je revois tes trois grands yeux

Pour retrouver mon rêve
Ma martienne aux trois yeux bleus
Allons-y, mars ou crève
Je remonterai-z-aux cieux

Pour un peu plus de Vian : https://bleufushia.wordpress.com/2014/10/09/je-voudrais-pas-crever-boris-vian/

6 réflexions sur “Ma vie sur Mars (5)

  1. ce qui est rassurant c’est que ca fait des generations et des generations que l’on perime a tour de role, dans un sens ou dans l’autre…bon courage et vive Vian!

  2. Ce texte me laisse coi, comme il ne t’a pas laissée, puisque tu parviens à nous narrer cela, qui fait drôlement réfléchir. J’aime beaucoup le fond et le ton de ta chronique.
    En tout cas, la culture telle que notre génération l’a entendue est en déconfiture complète !

  3. Aïe aïe aïe !
    J’adore aussi la photo !

  4. Oui, elle est vraiment bien ta chronique, Lili !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s